« Et si je refuse ? » demanda Dominic, la voix brisée mais le regard ancré dans celui de son frère.
Un silence funèbre retomba sur la crypte. Seul le bruit des gouttes d’eau rythmait l’agonie de leur lien de sang.
Julien ne répondit pas tout de suite. Ses yeux glissèrent vers l’arme que Dominic tenait dans sa main.
« Tu as toujours été le fils modèle, Dom, murmura Julien d’un ton d’une tristesse effrayante. Toujours loyal, toujours droit, toujours aveugle. Tu sais très bien que nous ne pouvons pas te laisser remonter cet escalier pour aller voir la police. »
À cet instant, Dominic vit le reflet d’une lame luire dans la main droite d’Antoine. L’oncle s’apprêtait à bondir.
Tout bascula dans le chaos en une fraction de seconde.
« Ne bouge pas ! » hurla Dominic en pointant l’arme directement sur le torse d’Antoine.
Antoine n’hésita pas une seconde. Habitué aux guerres de brousse et aux corps-à-corps brutaux, il savait que l’hésitation tue. Il plongea sur le côté en projetant la lanterne halogène au sol. La lampe s’écrasa sur le calcaire, le verre vola en éclats, et la pièce fut instantanément plongée dans une pénombre cauchemardesque, trouée seulement par la lueur agonisante et clignotante des piles de secours.
Dominic pressa la détente.
Le coup de feu déchira le silence avec un fracas assourdissant. L’éclair de poudre illumina la crypte pour un millième de seconde. La balle vint ricocher sur un pilier de pierre dans une gerbe d’étincelles aveuglante, projetant des éclats de calcaire brûlants sur le visage de Dominic.
Avant qu’il ne puisse réajuster son tir, une masse percuta violemment son flanc.
Ce n’était pas Antoine. C’était Julien.
Le choc propulsa Dominic contre la table de pierre. Le souffle coupé, l’arme lui échappa des mains et glissa sur le sol rugueux, disparaissant dans l’obscurité d’une fosse funéraire. Dominic roula sur le dos, essayant désespérément de reprendre sa respiration alors que Julien se jetait sur lui, les doigts crochus cherchant sa gorge.
« Pourquoi tu ne peux pas simplement accepter la réalité ? » cracha Julien, le visage déformé par une fureur sauvage. « Pourquoi faut-il toujours que tu gâches tout avec ta morale à deux sous ? »
Dominic leva ses avant-bras pour bloquer l’étreinte mortelle de son frère. Il sentait la force démente que confère le désespoir. Les ongles de Julien s’enfoncèrent dans sa chair, lui déchirant la peau du cou. Dominic donna un violent coup de genou dans l’abdomen de son cadet. Julien poussa un gémissement étouffé et plia en deux, perdant prise.
D’un mouvement réflexe, Dominic le repoussa et se releva en chancelant. La pièce tanguait sous l’effet du manque d’air et de l’onde de choc du coup de feu qui résonnait encore dans ses tympans.
C’est alors qu’une ombre immense surgit de l’obscurité latérale.
Antoine.
L’oncle tenait son couteau de combat à lame dentelée. D’un geste fluide, expert, il porta une estocade visant la carotide de Dominic. Dominic esquiva d’un réflexe désespéré en se jetant en arrière ; la pointe de la lame lui lacéra l’épaule gauche, déchirant le tissu épais de son pull et ouvrant une plaie cuisante qui s’embrasa immédiatement de douleur.
Le dos de Dominic heurta la paroi rocheuse. Il était acculé. Le sang chaud coulait le long de son bras gauche. Devant lui, Antoine avançait avec la lenteur implacable d’un prédateur sûr de sa proie, le couteau pointé en avant.
« Tu as le courage de ton grand-père, Dominic, mais tu as hérité de la naïveté de ton père, siffla Antoine. Les hommes comme toi ne survivent pas dans ce monde. Ils finissent sous les pierres. »
Derrière Antoine, Julien se relevait péniblement, crachant un filet de salive sanglante.
« Finis-en, Antoine, lâcha Julien, la voix rauque. On n’a plus le temps. Le coup de feu a pu être entendu par les gardes-chasses de la vallée. »
Dominic regarda autour de lui. Ses doigts tâtonnèrent frénétiquement la roche derrière son dos. Ils rencontrèrent la poignée rouillée d’un vieux chandelier en fer forgé scellé dans le mortier effrité d’un pilier. Utilisant toute son énergie restante et le poids de son corps, Dominic tira violemment sur le support. Le mortier céda dans une pluie de gravats, libérant une barre de fer forgé d’un demi-mètre, lourde et pointue à son extrémité supérieure.
Antoine sourit avec dédain. « Avec ça ? Tu penses m’arrêter avec de la ferraille rouillée ? »
L’oncle bondit, fendant l’air d’un revers de lame féroce destiné à lui ouvrir le ventre.
Dominic ne recula pas. Il n’en avait plus l’espace. Au lieu de parer, il plongea en avant, sous le bras armé d’Antoine, acceptant le risque d’être touché. La lame d’Antoine lui entailla le dos au passage, mais l’élan de Dominic lui permit de passer sous la garde du géant. D’un mouvement viscéral, guidé par la rage pure et l’instinct de survie, Dominic frappa de toutes ses forces vers l’arrière avec la barre de fer.
La pointe métallique s’enfonça profondément sous les côtes d’Antoine, trouant le cuir de son manteau et déchirant les chairs.
Antoine poussa un rugissement rauque, un son guttural de bête blessée. Ses yeux s’écarquillèrent de stupéfaction. Le couteau lui glissa des doigts et tomba dans un cliquetis sinistre sur la pierre. Il porta les mains à son flanc, tentant vainement d’endiguer le flot sombre et bouillonnant qui jaillissait déjà entre ses doigts gantés.
Il chancela, fit trois pas en arrière comme un géant frappé par la foudre, et s’effondra lourdement sur le bord de la cavité ouverte, basculant dans la fosse funéraire où reposaient les lingots volés de leur père. Un râle caverneux s’échappa de sa poitrine, puis plus rien, si ce n’est le bruit sourd de son corps inerte heurtant les caisses d’or.
Le silence retomba brutalement, seulement déchiré par la respiration saccadée et sanglante de Dominic.
Dominic laissa tomber la barre de fer ensanglantée. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable. Il venait de tuer son oncle. L’odeur du sang et de la poussière calcaire lui brûlait la gorge, provoquant des haut-le-cœur violents.