Colette posa son sécateur sur la margelle du puits décoratif, retira ses gants de jardinage en cuir souple et fixa sa belle-fille sans la moindre animosité, avec cette froideur lucide qui terrorisait jadis les débiteurs indélicats.
« Je n’ai rien fait annuler, Amandine. J’ai simplement cessé de payer ce qui ne m’incombe pas. Pourquoi une femme de soixante-huit ans devrait-elle financer le standing d’une trentenaire valide qui gagne sa vie et qui la traite de distributeur automatique devant des tiers hilares ? Tu portes à ton poignet un bracelet que Mathieu t’a offert avec l’argent destiné aux impôts locaux de l’année passée, impôts que j’ai dû acquitter à sa place pour lui éviter une saisie sur salaire. Vends ce bracelet. Règle ton assurance. Grandis. »
« Tu es un monstre d’égoïsme ! Mathieu va te haïr pour le reste de ses jours ! Il ne te pardonnera jamais de nous faire subir une chose pareille ! »
« Mon fils m’a déjà trahie en me manquant de respect dans cette salle de restaurant, Amandine. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui, sa trahison a un coût financier qu’il va devoir assumer jusqu’au dernier centime. »
La fracture au sein du couple ne tarda pas à devenir béante. Privés de l’amortisseur financier permanent que représentait la mère nourricière, les deux conjoints commencèrent à se déchirer avec une férocité proportionnelle aux illusions qu’ils s’étaient mutuellement entretenues. Mathieu découvrit avec effarement l’empilement des micro-crédits souscrits en ligne par sa femme pour maintenir le train de vie fastueux affiché sur ses profils numériques. Amandine, de son côté, reprochait à Mathieu sa servilité passée, son incapacité à s’imposer face à sa mère et la médiocrité de ses revenus d’employé logistique qui ne suffisaient plus à couvrir ne serait-ce que les frais d’alimentation de base.
Des éclats de voix hystériques traversaient désormais le plancher tous les soirs. Les reproches fusaient, amers, mesquins, révélateurs de dix années de mensonges réciproques. Colette, au rez-de-chaussée, lisait paisiblement des classiques de la littérature française, écoutait les nocturnes de Chopin et retrouvait la possession intime de son espace vital. Elle n’éprouvait nulle vengeance, nulle jouissance sadique. Seulement le soulagement profond de la digue réparée, de la frontière rétablie entre la décence et le parasitisme.
Au bout du deuxième mois suivant la sommation, une visite inattendue eut lieu.
Il était dix-neuf heures passées. La pluie d’automne tambourinait doucement contre les vitres du salon. On frappa timidement à la porte d’entrée principale, celle de Colette. Pas à la porte intérieure de l’étage, mais à la porte d’honneur qui donnait sur le perron.
Colette alla ouvrir.
Mathieu se tenait sous l’auvent, sans parapluie, les épaules trempées par l’averse. Il avait maigri, ses traits étaient tirés, les yeux cernés d’un violet sombre. Il ne portait plus la superbe vaniteuse qu’il arborait aux côtés de sa belle-famille au restaurant. Il avait l’allure d’un homme défait, dépouillé de tous ses artifices d’emprunt.
« Bonsoir, maman », dit-il d’une voix presque inaudible.
Colette ne s’écarta pas immédiatement pour le laisser entrer. Elle resta sur le seuil, le regard scrutateur mais sans dureté superflue.
« Bonsoir, Mathieu. Que me vaut cette visite ? Tu as reçu un nouvel acte de Maître Vernier ? »
« Non… Non, maman. Je suis seul. Elle est partie chez sa mère depuis trois jours avec ses affaires. Enfin, avec ce qu’elle a pu emporter dans un taxi. »
Il y eut un long silence, seulement troublé par le clapotis de l’eau s’écoulant de la gouttière en zinc.
« Entre te sécher », dit simplement Colette en s’effaçant.
Mathieu entra dans le salon qu’il connaissait depuis son enfance, ôta ses chaussures boueuses avec une précaution qu’il n’avait plus montrée depuis des années et s’assit sur le bord du fauteuil club en cuir usé, les mains posées sur les genoux, comme un solliciteur étranger dans une administration.
Colette lui servit une tasse d’infusion chaude, puis s’assit en face de lui, maintenant une distance délibérée mais attentive.
« Je n’ai pas d’argent à te donner, Mathieu. Si tu viens pour une avance ou pour négocier le délai d’expulsion, la réponse est déjà consignée chez mon notaire. Le premier novembre, l’étage doit être vide. »
Mathieu secoua lentement la tête, fixant le liquide sombre dans sa tasse.
« Je sais. Jacques Delorme m’a convoqué la semaine dernière. Il m’a montré le dossier complet. Ligne par ligne. Année par année. »
Une larme lourde roula sur la joue mal rasée du fils et tomba sur le tissu de son pantalon de travail.
« Je ne savais pas… Enfin, si, au fond de moi, je savais. Mais je m’étais habitué à ne pas regarder. Amandine voulait toujours plus. Il fallait montrer aux siens qu’on réussissait mieux qu’eux, qu’on habitait une belle maison dans les monts d’Or, qu’on partait dans les mêmes hôtels qu’eux. Et moi, chaque fois que j’avais peur des fins de mois, je me disais que tu étais là. Que tu ne me laisserais jamais tomber. Que tu avais de l’argent de côté avec la retraite de papa. Je me suis comporté comme un lâche. Et ce soir-là, au restaurant… quand elle a sorti l’addition… »
Il s’interrompit, étouffé par un sanglot qu’il réprima avec peine en serrant les poings.
« Quand elle a dit que tu étais notre banque, j’ai senti la honte m’écraser. Mais au lieu de me lever et de lui hurler de se taire, j’ai baissé la tête parce que je savais que si je disais un mot, c’est moi qui devrais payer ces deux mille euros que je n’avais pas. J’ai préféré te laisser insulter plutôt que d’admettre ma propre faillite. »
Colette laissa les mots se poser dans la pièce. Le silence qui suivit n’était pas accusateur ; il était nécessaire, comme la cicatrisation d’une plaie vive après l’ablation du pus.