Un blanc glacial s’installa au bout du fil.

« Je… ce n’est pas ce que je voulais dire, mais tout de même, il y a la manière… »

« La manière, c’est que l’instruction financière de mon fils commence aujourd’hui avec six ans de retard. Bonne journée, Françoise. »

Elle raccrocha avec un clic net.

Le lendemain matin, le carillon de la grille annonça l’arrivée de Maître Vernier, commissaire de justice, accompagné d’un clerc assermenté et d’un serrurier requis pour la constatation légale. L’homme de loi, costume sombre et serviette de cuir sous le bras, salua Colette avec une courtoisie professionnelle.

« Madame, nous avons la sommation de quitter les lieux ainsi que l’ordonnance de constatation d’état des lieux. Procédons. »

Le groupe gravit l’escalier extérieur menant au logement de l’étage. Lorsque la sonnette retentit, la porte s’ouvrit brutalement. Amandine se tenait sur le seuil, vêtue d’un peignoir de soie, les bras croisés, le regard injecté de fiel. Derrière elle, Mathieu, pâle comme un linge, tentait maladroitement d’attacher sa cravate pour partir travailler.

« Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? » siffla Amandine en barrant le passage. « Mathieu, appelle la police ! Ta mère amène des inconnus chez nous ! »

Maître Vernier déploya sa carte professionnelle d’un geste mesuré qui coupa net la protestation.

« Ministère de la justice, madame. Je suis Maître Vernier, commissaire de justice près la cour d’appel de Lyon. J’agis à la requête de Madame Colette Mercier, ici présente, propriétaire exclusive de l’immeuble. J’ai pour mission de vous signifier en mains propres un acte extrajudiciaire portant sommation de libérer les lieux sous trois mois, ainsi qu’une sommation de payer le montant des créances échues et exigibles. De surcroît, je viens procéder à un état des lieux contradictoire de la partie privative occupée. Si vous refusez l’accès, le serrurier procédera à l’ouverture assistée selon les voies prévues par le Code des procédures civiles d’exécution. »

Le visage d’Amandine passa de la fureur écarlate à une pâleur de craie. Elle se tourna vers son mari, cherchant désespérément un secours qui ne venait pas.

« Mathieu ! Fais quelque chose ! Tu es chez toi ici ! Cet étage est à toi ! »

Mathieu baissa la tête, incapable de soutenir le regard du commissaire de justice, encore moins celui de sa mère qui restait immobile au bas de la volée de marches, les mains jointes devant son manteau, souveraine et impassible.

« Amandine… tais-toi », murmura enfin Mathieu, la voix brisée par l’humiliation. « La maison est au nom de maman. Elle l’a toujours été. »

« Quoi ? Mais tu m’avais juré que ton père t’avait laissé la moitié de la propriété ! »

« Non », intervint la voix claire de Colette depuis le palier. « La succession prévoyait que la totalité de la pleine propriété me revenait jusqu’à mon décès. Mathieu a touché sa part liquide à ses vingt-cinq ans, qu’il a dilapidée en six mois dans des futilités. Tout ce qui se trouve sous ce toit m’appartient, à l’exception de vos effets personnels. Et chaque dégradation constatée par Maître Vernier ce matin sera déduite des poursuites que j’engage pour récupérer les 54 870 euros que vous me devez. »

Pendant deux heures, le commissaire de justice inspecta méthodiquement chaque pièce sous le regard effondré d’Amandine et l’anéantissement de Mathieu. Chaque recoin fut photographié, chaque marque sur les parquets neufs répertoriée, chaque appareil ménager acheté avec l’argent de Colette consigné dans l’acte officiel.

Lorsque le clerc tendit l’exploit de signification à Amandine, celle-ci refusa d’abord de signer.

« Cela n’a aucune importance, madame », précisa froidement l’officier ministériel. « La signification à personne est réputée parfaite dès lors que l’acte vous est présenté et que vos déclarations d’identité sont vérifiées. Vous avez trois mois jour pour jour pour rendre les clés, les lieux vides de tout occupant et de tout meuble vous appartenant. Faute de quoi, il sera procédé à l’expulsion avec le concours de la force publique. »

Le claquement de la porte de l’étage après le départ de l’huissier ne fut pas un cri de guerre, mais le bruit sourd d’un piège qui se refermait sur ceux qui l’avaient forgé.

Les jours suivants virent s’effondrer le château de cartes financier du jeune couple. Privée des virements réguliers de Colette et de la manne invisible qui absorbait systématiquement les fins de mois difficiles, la réalité frappa avec une violence inouïe.

Le premier coup de semonce vint de la banque d’Amandine. Le chèque de caution de 2 186,40 euros remis au restaurateur avait été présenté à l’encaissement le lundi suivant l’esclandre. Faute de provision sur le compte joint du couple — un compte constamment à découvert malgré les deux salaires absorbés par les crédits à la consommation et les mensualités d’achats vestimentaires —, le chèque fut rejeté pour insuffisance de provision. L’interdiction bancaire tomba comme un couperet, entraînant la restitution immédiate de leurs cartes de crédit et le blocage de tout nouveau moyen de paiement.

Le second coup toucha la mobilité du couple. Le vendredi suivant, alors qu’Amandine tentait de démarrer la berline pour se rendre à son institut de beauté, un dépanneur mandaté par la compagnie d’assurance se présenta devant la grille. L’assurance n’ayant pas été payée à l’échéance par Colette et les relances étant restées infructueuses auprès de Mathieu, le contrat avait été résilié pour défaut de paiement. La police d’assurance étant caduque, le véhicule n’avait plus le droit de circuler sur la voie publique.

Amandine descendit les escaliers en trombe, vêtue d’un ensemble de sport griffé mais les yeux rougis par des nuits d’insomnie et de disputes conjugales permanentes. Elle trouva Colette en train de tailler patiemment les rosiers grimpants le long du mur d’enceinte.

« C’est toi qui as fait ça ! Tu as fait annuler notre assurance ! Tu veux nous détruire ? Tu veux nous voir à la rue ? »