« Je ne clarifie plus, Jacques. Je liquide l’illusion », répondit-elle en déposant sur le sous-main de cuir vert le gros classeur noir à levier qu’elle avait extrait de ses archives. « Voici trois années de relevés bancaires intégrales, surlignées ligne à ligne. Chaque virement en faveur de mon fils ou de sa conjointe y figure avec son libellé exact. J’ai réuni les justificatifs de paiement des travaux d’aménagement de l’étage que j’avais intégralement financés à leur installation : isolation, plomberie neuve, cuisine équipée sur mesure. Tout est à mon nom, payé de mes deniers personnels. La maison m’appartient en pleine propriété par clause de préciput matrimonial inscrite à notre contrat d’origine. Mathieu n’a qu’une réserve héréditaire théorique qui ne s’ouvrira qu’à ma mort. »

Maître Delorme feuilleta les pièces avec une célérité professionnelle, hochassant la tête au fil des montants vertigineux.

« 54 870 euros d’avances directes sur trois ans hors frais d’occupation », murmura-t-il entre ses dents. « Et concernant le logement du premier étage, il n’existe aucun bail écrit, n’est-ce pas ? »

« Aucun. Une pure convention d’occupation à titre précaire et gratuit, accordée verbalement à l’époque où ils prétendaient épargner pour acheter un terrain dans le Beaujolais. Six ans plus tard, il n’y a pas un centime d’épargne, la cour est encombrée de colis de vêtements de luxe livrés chaque semaine, et Amandine parade avec des parures de bijoux tandis que mon fils n’ose même plus me regarder en face. »

Le notaire referma le classeur d’un coup sec.

« La situation juridique est limpide. L’absence de titre d’occupation fait d’eux des occupants sans droit ni titre dès lors que votre tolérance prend fin. Toutefois, pour procéder dans les règles républicaines et éviter tout écueil de procédure qui retarderait l’issue de plusieurs années, nous allons faire délivrer par commissaire de justice une mise en demeure de quitter les lieux avec sommation formelle, assortie d’un délai raisonnable de trois mois. En parallèle, nous leur notifions la reconnaissance de dettes implicite et la demande en répétition des sommes prêtées au titre de l’enrichissement sans cause. »

Colette soutint le regard de son conseil avec une détermination sans faille.

« Je veux également que soit dressé un état des lieux contradictoire de l’étage sous quarante-huit heures par ministère de commissaire de justice. Les travaux de la salle de bains ont été faits avec mes fonds, je ne tolérerai aucune dégradation vindicative. »

« Ce sera fait dès demain matin, dix heures », conclut l’homme de loi en appelant son secrétariat.

Lorsqu’elle regagna son domicile vers midi, l’atmosphère de la cour des monts d’Or était lourde d’une tension électrique. Une voiture de livraison stationnait en travers de la grille, moteur tournant. Un livreur tentait d’obtenir le règlement contre remboursement d’un colis volumineux étiqueté au nom d’Amandine.

« Madame refuse de descendre si ce n’est pas la propriétaire qui règle », expliqua le jeune livreur, visiblement excédé par l’attente.

Colette descendit de sa voiture, fit signe au jeune homme de s’écarter et regarda vers la fenêtre du premier étage. Le rideau de lin brodé bougeait à peine ; une silhouette féminine s’y tenait tapie.

« Reprenez votre colis, jeune homme », dit Colette d’un ton ferme et distinct. « Personne ne paiera pour ces articles à cette adresse. Notez refus de paiement du destinataire et retour à l’expéditeur. »

Le rideau de l’étage s’écarta violemment. La fenêtre s’ouvrit avec fracas. Amandine apparut, le visage déformé par une fureur qu’elle ne cherchait plus à dissimuler, ses longs ongles manucurés agrippés à la rambarde en fer forgé.

« C’est ma commande pour le gala de samedi prochain ! Tu n’as pas le droit de refuser les livreurs, cette adresse est aussi la mienne ! »

« Cette adresse est ma propriété exclusive, Amandine », répliqua Colette en remontant les marches de son perron sans même lever les yeux vers elle. « Si tu as les moyens d’acheter des robes de gala, tu as certainement les moyens de régler tes paquets toi-même. Le livreur s’en va. »

Le fourgon de livraison fit demi-tour dans un crissement de pneus. La fenêtre de l’étage claqua si fort qu’un carreau vibra dangereusement.

Pendant l’après-midi, la maison sembla retenir son souffle. Mais le calme n’était qu’une façade. Dans l’obscurité des réseaux sociaux et des messageries familiales, une offensive venait d’être lancée.

Vers dix-sept heures, le téléphone fixe de Colette commença à sonner. Elle décrocha avec sérénité. C’était Françoise, sa propre belle-sœur, la tante de Mathieu.

« Colette ? Mais qu’est-ce que j’apprends ? Amandine vient d’appeler ma fille en larmes ! Elle prétend que tu les affames, que tu as coupé le courant et que tu as menacé de jeter leurs affaires sur le trottoir après avoir fait un esclandre au restaurant hier soir ! Comment peux-tu être aussi impitoyable avec ton propre fils et ses petits ? Mathieu est ton unique enfant ! »

Colette écouta jusqu’au bout sans l’interrompre, mesurant la lâcheté des calomnies et la crédulité mécanique des proches.

« Françoise », répondit-elle avec une froideur chirurgicale, « as-tu déjà payé l’assurance de la voiture de Mathieu pendant vingt-quatre mois consécutifs ? »

« Quoi ? Mais quel rapport… »

« As-tu déjà comblé un découvert de 3 000 euros pour empêcher que la banque ne saisisse leur mobilier alors qu’ils revenaient d’une semaine de vacances aux Baléares ? »

« Enfin, Colette, ce sont les affaires de leur couple… »

« Non, c’étaient mes affaires, parce que c’est moi qui payais. Hier soir, pour leurs dix ans de mariage, ils m’ont convoquée avec une heure et demie de retard pour m’imposer une note de restaurant de plus de 2 100 euros en me traitant publiquement de distributeur automatique. Si tu as tant de compassion pour leur train de vie d’emprunt, Françoise, je te propose d’accueillir toute la famille chez toi dès la semaine prochaine et de leur verser une rente mensuelle de 1 500 euros. Je te fais parvenir leurs coordonnées bancaires par message ? »