Dix minutes plus tard, les deux moteurs rugirent dans un panache de fumée noirâtre. Les deux voitures quittèrent la parcelle à toute allure, essuyant sur leur passage les regards méprisants et les sifflets indignés des voisins rassemblés devant l’allée.

Le calme retomba enfin sur la datcha. Un silence lourd, pesant, presque douloureux.

Vera Petrovna et Nikolaï restèrent seuls au milieu du carnage.

Mikhaïl Ivanovitch s’approcha prudemment du perron.

« Vera… Nikolaï… Vous avez besoin d’aide pour le constat ? »

Nikolaï secoua la tête avec un sourire fatigué mais reconnaissant.

« Merci, Mikhaïl. Non, pas de police pour le moment. Mais je te promets que d’ici ce soir, tout sera nettoyé, réparé, et l’ordre sera rétabli. Je payerai pour les réparations du portail et les fleurs de la commune dès demain. »

« Allons donc, Nikolaï », répondit le vieux voisin en posant une main chaleureuse sur son épaule. « On sait tous qui est responsable. Vous n’avez rien à payer pour les parties communes, on réparera le portail ensemble cette après-midi avec les gars. Mais pour votre intérieur… bon courage. Si vous avez besoin de bras, on est là. »

« Merci, mon ami. Merci du fond du cœur. »

Lorsque les voisins se dispersèrent, Vera Petrovna franchit de nouveau le seuil de sa maison. Maintenant que l’adrénaline était retombée, ses jambes vacillaient. Elle s’assit sur la première marche de l’escalier menant à l’étage et enfouit son visage dans ses mains.

Elle ne pleurait pas sur les dégâts matériels. Elle pleurait sur ces années de complaisance aveugle. Combien de fois avait-elle cédé aux caprices de sa sœur Galina ? Combien de fois avait-elle prêté son appartement en ville, payé pour les vacances scolaires d’Alina, offert des vêtements neufs, fermé les yeux sur des remarques blessantes, tout cela sous le prétexte commode et étouffant des « liens du sang » ? Galina avait toujours vécu au-dessus de ses moyens, empruntant à gauche et à droite, manipulant les sentiments de chacun pour obtenir des privilèges immérités, et elle avait façonné sa fille à son exacte image : une jeune femme capricieuse, persuadée que le monde entier lui devait tout sans qu’elle n’ait jamais le moindre compte à rendre.

Nikolaï vint s’asseoir près d’elle, posant un bras lourd et réconfortant sur ses épaules.

« Ça va aller, Vera. Les murs sont solides. On va tout nettoyer. »

Vera releva la tête. Ses yeux séchèrent instantanément. Une flamme nouvelle, une détermination froide et inébranlable brillait dans son regard.

« Non, Kolya. Ce n’est pas nous qui allons nettoyer. Et surtout, ce n’est pas nous qui allons payer pour tout ça. »

Elle se leva d’un bond, sortit son smartphone de son sac et activa l’appareil photo.

« Que fais-tu ? » demanda son mari, surpris.

« La justice, Kolya. Cette fois, la comédie est terminée. »

Méthodiquement, avec une précision clinique d’expert en sinistre, Vera Petrovna commença à documenter chaque millimètre carré de désolation :
Les brûlures de cigarettes profondément ancrées dans la table familiale en chêne massif.
Les taches de vin rouge et de graisse imprégnées dans le tapis artisanal que sa propre mère avait tissé.
Le canapé du salon dont le tissu avait été lacéré, visiblement par la boucle de ceinture ou le couteau de l’un des convives.
L’accoudoir arraché du mobilier de jardin en rotin.
Le sol de la salle de bains inondé, où les canalisations bouchées par des lingettes avaient débordé, soulevant le lino flambant neuf.
Les monceaux d’immondices, les canettes vides et les tessons de verre dissimulés sous les buissons du jardin.

Chaque photo fut soigneusement enregistrée avec la date, l’heure et l’angle le plus accablant possible.

À peine avait-elle terminé son inventaire visuel que son téléphone se mit à sonner avec une frénésie furieuse. Sur l’écran apparut le prénom : Galina.

Vera respira profondément, appuya sur l’icône verte et enclencha le haut-parleur.

La voix de sa sœur cadette jaillit du haut-parleur comme un jet d’acide, stridente, hystérique, saturée d’indignation :

« Vera ! Mais qu’est-ce qui t’a pris ?! Es-tu devenue complètement folle dans ta cambrousse ?! Alina vient de m’appeler en pleurs ! Elle est traumatisée ! Tu as envoyé ton brute de mari menacer des pauvres jeunes avec une arme de chantier ! Tu as humilié ma fille devant son fiancé et ses amis ! Tu te rends compte de la honte qu’elle a subie ?! Denis voulait demander sa main cet automne, et maintenant il la regarde comme si elle venait d’une famille de dégénérés sauvages ! Tout ça pour quoi ? Pour un peu de musique et trois verres qui traînent ? Tu as toujours été une égoïste stérile et jalouse du bonheur des autres ! »

Nikolaï voulut intervenir, mais Vera leva une main ferme pour lui signifier de garder le silence. Elle laissa sa sœur s’époumoner jusqu’à ce que le souffle vienne à manquer à Galina.

Quand le silence se fit enfin, entrecoupé par la respiration sifflante de sa cadette, Vera prit la parole d’une voix si calme, si mesurée, qu’elle résonna comme une sentence de tribunal.

« Tu as fini, Galina ? »

« Non, je n’ai pas… »

« Alors tais-toi et écoute-moi bien », coupa Vera d’un ton glacial. « Tu as exactement cinq minutes pour aller consulter les messages que je viens de t’envoyer sur ton téléphone. Regarde bien chaque photo. Regarde l’état de la maison de nos parents. Regarde les meubles brûlés, le sol saccagé, les canalisations défoncées. Regarde le porcherie que ta fille admirable et son prétendu fiancé ont laissée derrière eux. »

Un court silence régna à l’autre bout de la ligne. On entendit le froissement d’un écran tactile, puis une série de petits bips signalant la réception des dizaines de clichés envoyés en rafale.

Galina resta muette un instant, avant de reprendre, la voix légèrement moins assurée mais toujours pleine de fiel :