Nikolaï monta les marches sans un mot. D’un geste net, sans la moindre hésitation, il saisit l’enceinte par sa sangle, arracha le câble qui la reliait à une prise extérieure, et la jeta sans ménagement dans un grand seau d’eau de pluie qui attendait sous la gouttière. L’appareil crépita brièvement avant de s’éteindre dans un gargouillis étouffé.

Le silence qui s’abattit brusquement sur la cour fut plus violent encore que le bruit qui l’avait précédé.

Le jeune homme avachi sur la terrasse sursauta, cligna des yeux sous la lumière vive du jour et marmonna un juron en tentant de se redresser.

« Hé ! Mais t’es malade, le vieux ?! T’as bousillé le son ! »

Nikolaï ne lui accorda même pas un regard. Il contourna l’ivrogne et poussa la porte d’entrée de la maison.

À l’intérieur, l’atmosphère était suffocante. Une chaleur moite régnait, mêlée d’une odeur écœurante de tabac froid, d’alcool renversé et de nourriture avariée. Sur la table en chêne massif — héritée du grand-père de Vera —, des marques sombres de brûlures de cigarettes avaient été incrustées dans le vernis poli. Des morceaux de viande crue oubliés hors du sac grouillaient déjà de mouches. Sur le parquet clair, des traces de boue séchée témoignaient que personne n’avait daigné retirer ses chaussures de randonnée.

Dans la chambre du rez-de-chaussée, Denis apparut sur le seuil, vêtu uniquement d’un caleçon et d’un débardeur crasseux. Les yeux injectés de sang, il semblait prêt à en découdre.

« C’est quoi votre problème ? Vous êtes qui pour débarquer chez les gens comme ça sans frapper ? » aboya-t-il avec arrogance.

Vera Petrovna s’avança, le fixant droit dans les yeux avec une intensité qui fit reculer le jeune homme d’un demi-pas.

« Chez les gens ? Tu es chez moi, jeune homme. Sur ma propriété, dans ma maison, et sous mon toit. Et tu as exactement dix minutes pour rassembler tes affaires et déguerpir avant que la police n’arrive pour violation de domicile et dégradations volontaires. »

Alina sortit à son tour de la chambre, enveloppée dans un plaid qui appartenait à Vera. Ses cheveux étaient en bataille, son maquillage de la veille coulé sous ses yeux. Son expression passa brièvement de la surprise à une exaspération feinte.

« Tante Vera ! Tu as perdu la tête ? Tu viens nous faire un scandale ici devant tout le monde ? On avait dit qu’on partait cet après-midi ! Qu’est-ce que ça peut faire si les voisins râlent un peu ? Ils sont aigris parce qu’ils sont vieux ! Et pourquoi tu as jeté l’enceinte d’Igor ? Tu sais combien ça coûte, ce truc ? Denis, dis-lui ! »

Denis fit un pas en avant, bombant le torse, cherchant visiblement à intimider le couple de retraités par sa stature.

« Écoute, mémé, tu vas te calmer tout de suite. Tu vas payer pour l’enceinte, et ensuite tu vas nous laisser finir notre week-end tranquilles. On n’a pas fait trois heures de route pour se faire virer par des croulants. Alors retourne dans ta bagnole et fous-nous la paix. »

Ce fut à cet instant précis que la digue céda, mais pas de la manière dont les intrus l’espéraient.

Nikolaï fit un pas vers Denis. Malgré ses soixante-cinq ans et son dos voûté par des décennies de travail dans les ateliers mécaniques de l’usine d’État, l’homme avait des mains comme des étaux et le regard d’acier de ceux qui ne connaissent pas la peur. Il planta la lourde pince-monseigneur sur la table, à quelques centimètres des doigts de Denis, avec un bruit sourd qui fit vibrer la vaisselle souillée.

« Répète un peu ce que tu viens de dire », lâcha Nikolaï, d’une voix si basse, si glaciale et si posée qu’elle fit instantanément retomber l’arrogance du garçon. « Répète, pour que je sois bien certain d’avoir compris à quel genre de parasite j’ai affaire. »

Denis déglutit péniblement. Le silence se fit total dans la pièce. L’autre compagnon, qui venait d’entrer en traînant les pieds depuis la terrasse, s’arrêta net en voyant le visage du vieil homme et la pince plantée dans le bois.

« On… on veut pas d’ennuis », bafouilla Denis en détournant le regard, reculant prudemment d’un pas.

« Tu as déjà des ennuis », répondit Nikolaï sans hausser la voix. « Tu as dix minutes. Si dans dix minutes vous et vos épaves roulantes n’avez pas franchi la barrière du lotissement, j’appelle moi-même le poste de police de district. Et crois-moi, avec Mikhaïl Ivanovitch et les dix témoins dehors qui ont filmé vos rodéos nocturnes et noté vos plaques d’immatriculation, ce n’est pas pour une simple dispute de famille que vous partirez, mais au fond d’un fourgon pour dégradations criminelles, menaces de mort et ivresse manifeste. Maintenant, bougez. »

Alina, voyant que son compagnon capitulait sans gloire, tenta une dernière manœuvre : la victimisation agressive.

« Tu n’as pas le droit ! Tu n’as aucun droit de me parler comme ça ! Je vais appeler ma mère ! Maman va vous régler votre compte, vous allez voir ! Vous n’avez pas de cœur, vous êtes méchants, aigris ! Je suis de ta famille, tante Vera ! Tu me traites pire qu’une chienne de la rue ! »

« Tu as cessé de faire partie de ma famille au moment exact où tu as transformé notre maison en porcherie et laissé tes voyous menacer les gens du village », répliqua Vera d’une voix d’une régularité absolue, exempte de la moindre trace de tremblement. « Ramasse tes sacs, Alina. Pas un mot de plus. Dehors. »

Ce qui suivit fut un tourbillon d’agitation piteuse et humiliante. Les trois garçons et Alina rassemblèrent leurs affaires à la hâte, fourrant des vêtements froissés dans des sacs de sport, trébuchant sur leurs propres détritus. Denis, qui n’osait plus croiser le regard de Nikolaï, courut jusqu’à sa voiture en caleçon pour y jeter ses affaires avant de revenir chercher son pantalon.