Dans le hall d’entrée délabré, l’odeur d’ozone et de moisissure prenait à la gorge. Des bruits de pas précipités résonnaient dans la cage d’escalier en béton. Deux policiers de l’équipe d’intervention étaient au sol, l’un se tenant l’épaule en gémissant, blessé par un ricochet de chevrotine.

« Il monte vers les étages supérieurs ! cria le second policier à Harrison. Il a barricadé les portes coupe-feu du troisième ! Il a un fusil à pompe et un bidon d’essence ! »

Harrison n’hésita pas une seconde. Empruntant l’ancien monte-charge hors d’usage pour grimper le long des câbles d’acier de la cage d’aération secondaire – un raccourci périlleux qu’il connaissait pour avoir inspecté ces lieux des années auparavant lors d’une traque de fugitifs –, l’inspecteur se hissa au quatrième étage, les muscles hurlant sous l’effort.

Il déboucha dans le couloir du quatrième étage juste à temps pour voir une silhouette massive en ciré noir renverser un bidon métallique sur le plancher crasseux. Une forte odeur de kérosène emplissait l’air confiné.

« Thomas Miller ! Police ! Lâchez ça ! » hurla Harrison, son arme braquée à deux mains sur l’homme.

L’ancien militaire se retourna d’un bloc. Son visage taillé à la serpe était barré d’une cicatrice livide. Dans sa main droite brillait un briquet de tempête ; dans sa gauche, un canon scié.

« Tu es en retard, Daniel, ricana l’homme avec une froideur terrifiante. Le vieux Ashford a craqué, hein ? Pauvre type. Trop mou pour le sommet. »

« Fin de la partie, Thomas. Le périmètre est bouclé. Pose ce briquet. »

« Tu crois que je vais moisir trente ans à Sing Sing pour avoir gardé les secrets de ces bourgeois ? ricana Miller. S’il n’y a plus de témoin, vous n’avez que la parole d’un milliardaire ruiné contre la mienne. »

D’un geste vif, Miller lâcha son arme et jeta le briquet allumé sur la traînée de liquide inflammable. Une nappe de feu rugissante jaillit instantanément, dressant un mur de flammes incandescentes entre Harrison et le fond du couloir.

Sans réfléchir, Harrison fit feu deux fois. Les balles traversèrent le rideau de flammes et frappèrent Miller à la cuisse et à la hanche. L’homme s’écroula dans un hurlement de douleur sur le carrelage, tandis que la fumée noire et toxique envahissait l’atmosphère en spirales suffocantes.

Ignorant la morsure du feu qui léchait ses vêtements, Harrison bondit à travers le brasier, écrasa la main de Miller sous sa botte pour l’empêcher d’atteindre son arme, et lui passa les menottes d’un mouvement d’une brutalité chirurgicale.

« Où est la clé de la 409 ? » cracha Harrison, étouffant sous la fumée.

Miller, crachant du sang, tourna la tête avec un rictus de haine pure.
« Trop tard, flic. Elle n’a plus mangé depuis trois jours… Le feu va faire le reste. »

Harrison fouilla frénétiquement les poches du mercenaire et en extirpa un trousseau de clés magnétiques lourdes.

Il se rua vers le fond du couloir. La fumée était si dense que la visibilité était réduite à quelques centimètres. Les alarmes incendie hurlaient, stridentes, accompagnées par le crépitement sinistre des cloisons de bois sec qui s’embrasaient.

Là, au bout d’un couloir aveugle, se trouvait une porte métallique blindée, sans poignée extérieure, munie d’une fente de visionnage fermée par un volet d’acier. Au-dessus, peint au pochoir à demi effacé : 409-B.

Harrison passa la carte magnétique dans le lecteur encrassé. Un bip strident retentit. Le voyant passa au vert dans un claquement de solénoïde lourd.

Il poussa la porte de tout son poids.

Chapitre 5 : La Fin de la Nuit
La pièce n’était pas une cellule d’exécution ; c’était un tombeau médicalisé. Une fenêtre étroite, condamnée par des barreaux épais soudés à l’extérieur, laissait filtrer les lueurs bleutées de l’orage. Au centre, sur un lit de camp d’hôpital militaire, une silhouette recroquevillée sous des couvertures grises tremblait convulsivement au son des alarmes et des flammes qui approchaient.

Harrison entra, toussant violemment, sa veste trempée rabattue sur le nez.

« Eleanor ? » appela-t-il, la voix étranglée.

La silhouette bougea lentement. Un visage décharné, d’une pâleur de cire, se tourna vers la lumière vacillante du couloir. Ses cheveux, autrefois d’un noir d’ébène comme ceux de Lily, étaient prématurément striés de mèches argentées, emmêlés, tombant sur des épaules décharnées. Mais ses yeux… ses grands yeux ambrés, brûlant d’une terreur animale qui fit place à une incroyable étincelle d’incrédulité, étaient les mêmes.

« Ne… ne me faites pas de mal… » murmura-t-elle, sa voix n’étant plus qu’un filet rauque, brisé par des mois de silence forcé et d’isolement inhumain.

« Je suis le détective Daniel Harrison, Eleanor. La police de New York. Votre calvaire est fini. »

Eleanor se figea. Elle le fixa, ses pupilles dilatées cherchant un piège dans les ténèbres. « Daniel ?… Vous… vous êtes le détective dont mon père m’avait parlé ? »

« Oui, Eleanor. Mais je ne suis pas venu seul. »

Un fracas retentit derrière eux. Des renforts de police arrivaient enfin avec des extincteurs, étouffant le feu dans le couloir et sécurisant l’évacuation de Miller. Mais avant qu’Harrison ne puisse soulever la jeune femme affaiblie pour la porter, une petite ombre traversa la fumée résiduelle, se faufilant sous le bras des policiers qui tentaient de la retenir.

« Lily ! » cria Harrison.

La fillette était là. Ses pieds sales glissaient sur le sol arrosé d’eau et de mousse carbonique. Ses yeux pleuraient à cause de la fumée, mais son regard ne voyait qu’une seule chose dans cet univers en ruines : la femme assise sur le lit de camp.

Eleanor se redressa d’un coup, comme si une décharge d’énergie miraculeuse venait de traverser son corps épuisé. Ses lèvres tremblèrent. Sa main décharnée se leva lentement, incertaine, craignant l’illusion cruelle d’un rêve mille fois brisé.

« Lily ?… »

« Maman ! »