Harrison tourna le bijou entre ses doigts. D’un ongle précis, il fit sauter le double fond à charnière, conçu spécialement pour abriter une inscription intime.

Il lut à voix haute :
« À Charles. Pour que chaque seconde te rappelle le sang qui nous lie. Eleanor & Lily. 12 mai 2014. »

Lily chancela. Un vertige violent lui fit monter les larmes aux yeux.
« Le sang… qui nous lie ? » répéta-t-elle, les lèvres bleuies par le froid et le choc.

Charles ferma les yeux, écrasé.

« Elle est… ta fille ? hurla Victoria, brisant enfin sa retenue aristocratique dans un cri d’hystérie pure qui fit trembler les lustres. Cette bâtarde est ta fille ?! Et Eleanor… cette fille de rien que tu avais engagée comme assistante pour nos galas… tu couchais avec elle sous mon propre toit ?! »

« Victoria, tais-toi, pitié… » supplia Charles, brisé.

« Non ! aboya Harrison. C’est terminé, les mensonges, Ashford. Mais ce n’est pas pour adultère que je suis venu ce soir. L’adultère ne justifie pas le déploiement de la brigade criminelle. »

L’inspecteur fit un pas de plus vers l’homme d’affaires, plongeant son regard d’acier dans les yeux fuyants du magnat.

« Eleanor ne voulait pas détruire votre mariage, Charles. Elle voulait simplement que sa fille ait de quoi vivre et étudier dignement. Mais vous… vous aviez un empire financier bâti sur la dot et les connexions politiques de la famille de Victoria. Si ce scandale éclatait, si la fondation Ashford découvrait que vous détourniez des fonds pour acheter le silence d’une maîtresse et de son enfant, vous perdiez tout. »

« Je ne lui ai pas fait de mal ! cria Charles en tendant les mains dans un geste de panique absolue. Je le jure sur ma vie ! Je ne l’ai pas touchée ! Daniel, tu me connais, je ne suis pas un assassin ! »

« Alors dites-nous, Charles, répliqua Harrison d’une voix dangereusement calme. Pourquoi le téléphone portable d’Eleanor a-t-il borné pour la dernière fois, il y a exactement trois ans, à moins de cent mètres de votre domaine d’été à Blackwood Lake ? Et pourquoi son sac à main – ce sac que vous aviez vous-même offert à Eleanor avant de le lui arracher – s’est-il retrouvé caché dans le dressing privé de votre épouse ? »

Victoria porta la main à sa gorge, suffoquant.

« Ce sac… souffla Victoria, les yeux exorbités. Ce sac… Charles me l’a offert il y a six mois en disant qu’il l’avait chiné dans une brocante de luxe à Paris… Il m’a dit que c’était une pièce vintage unique… Mon Dieu… Mon Dieu, je portais le sac d’une morte ! »

« Elle n’est pas morte ! » hurla soudain Lily.

La fillette s’élança en avant, franchissant le cordon de sécurité invisible que la terreur avait dressé autour de la table. Elle s’arrêta devant Charles, ses petits poings serrés contre son tablier usé, le corps secoué de sanglots rageurs.

« Elle n’est pas morte ! Vous mentez ! Elle m’a dit qu’elle reviendrait ! Où est-elle ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ?! »

Charles baissa les yeux vers Lily. Pour la première fois, il n’y avait plus d’arrogance dans son regard, seulement l’abîme insondable d’un homme qui contemplait les ruines fumantes de son existence.

« Je… je ne voulais pas que ça se passe comme ça, murmura-t-il, la voix brisée par un sanglot rauque. Je voulais juste qu’elle parte. Je lui avais préparé un chèque… Cinq cent mille dollars. Elle n’avait qu’à prendre le train, partir en Californie, changer de nom. Mais elle a refusé. Elle a jeté l’argent à mes pieds. Elle a dit… elle a dit qu’elle n’élèverait pas sa fille dans la honte d’un mensonge. Elle voulait la vérité. Elle voulait que je reconnaisse Lily. »

« Et alors ? demanda Harrison, implacable. Qu’avez-vous fait quand elle a refusé ? »

Charles s’effondra à genoux sur le sol ciré, ignorant les centaines de regards médusés qui le fixaient. Le grand Charles Ashford, le bienfaiteur des arts, l’homme le plus puissant de Wall Street, n’était plus qu’un pantin désarticulé au milieu de la haute société qui le rejetait déjà.

« Ce n’est pas moi, sanglota-t-il en enfouissant son visage dans ses mains. Mon Dieu… ce n’est pas moi ! C’était Thomas ! »

Chapitre 3 : Les Secrets de Blackwood Lake
Le nom claqua dans l’air comme un coup de tonnerre.

« Thomas Miller ? » releva immédiatement Harrison, ses pupilles se rétrécissant. « Votre chef de la sécurité ? L’ancien mercenaire que vous rémunérez via des sociétés écrans aux îles Caïmans ? »

Charles hocha la tête convulsivement. « Je l’avais emmenée à Blackwood Lake pour discuter au calme. Elle criait. Elle disait qu’elle irait voir Victoria le lendemain, au gala annuel. J’ai paniqué. J’ai appelé Thomas pour qu’il la maîtrise, pour qu’il lui fasse peur, qu’il la force à monter dans une voiture. Je suis parti… Je vous jure que je suis parti ! Je suis rentré en ville pour me créer un alibi lors d’un dîner de bienfaisance ! Quand Thomas m’a rappelé deux heures plus tard… il m’a dit que l’affaire était ‘réglée’. Qu’elle ne parlerait plus jamais. »

« Où est le corps, Charles ? » gronda Harrison en le saisissant par le revers de son smoking pour le forcer à regarder en face la fillette qu’il avait rendue orpheline. « Où Thomas l’a-t-il enterrée ? »

« Il ne l’a pas enterrée ! » cria Charles, les larmes coulant librement sur ses joues poudrées. « Il m’a dit qu’il avait jeté ses affaires dans le fleuve, mais il a gardé le sac parce qu’il croyait qu’il y avait des bijoux dedans ! C’est moi qui ai récupéré le sac des mois plus tard dans son casier de service pour faire disparaître les preuves, et je l’ai fourré dans un carton sans savoir que Victoria allait mettre la main dessus ! Mais Eleanor… Thomas m’a dit qu’il l’avait emmenée au vieux sanatorium désaffecté près de la digue nord… Il m’a dit qu’elle avait glissé… qu’elle était tombée dans les fondations inondées ! »