« Vous mentez, articula Lily, dont le visage avait pris une pâleur spectrale. Ma mère savait nager. Elle ne serait pas tombée. »
Harrison lâcha le magnat, qui s’écroula mollement contre le pied d’une console dorée. L’inspecteur se tourna vers ses deux agents.
« Menottez-le. Complicité d’enlèvement, séquestration, entrave à la justice et dissimulation de preuves dans une enquête criminelle. Si Thomas Miller est impliqué, il est probablement encore en poste dans leur résidence secondaire ou au siège de leur agence de sécurité. »
Harrison sortit son téléphone de service, composa un numéro d’urgence et aboya des ordres brefs :
« Poste central ? Ici Harrison. Lancez immédiatement un mandat d’arrêt fédéral contre Thomas Miller. Envoyez trois équipes d’intervention tactique au domaine de Blackwood Lake. Faites draguer le bassin de rétention du vieux sanatorium. Et bloquez les aéroports pour tous les vols privés au nom des entreprises Ashford. »
Alors que les policiers passaient les menottes d’acier aux poignets de Charles sous les flashs frénétiques des téléphones portables des invités – qui n’avaient pas manqué une miette de la chute de leur pair –, Lily s’approcha d’Harrison.
Elle ne pleurait plus. Une détermination effrayante brillait dans ses yeux d’enfant trop tôt vieillie.
« Inspecteur, dit-elle en lui tendant son morceau de photographie. Elle n’est pas morte dans cette eau. »
Harrison s’agenouilla devant elle. « Lily, ma puce… Il faut être réaliste. Trois ans, c’est long. Si cet homme de main a fait ce que Charles prétend… »
« Regardez le dos de ma photo, inspecteur. Regardez bien. »
Harrison retourna le morceau de papier jauni. La phrase manuscrite d’Eleanor était là : Si on vous dit que je suis partie de mon plein gré, ne les croyez pas. Mais Lily désigna du doigt un minuscule détail dans l’angle inférieur, sous la déchirure : une suite de quatre chiffres minuscules, gravés à la pointe sèche, presque invisibles à l’œil nu : 4-0-9-B.
« Ma mère m’a appris à jouer au détective quand j’étais petite, expliqua Lily, la voix frémissante. Elle disait que si jamais un monstre venait la chercher, elle laisserait toujours un caillou blanc pour que je la retrouve. Ce n’est pas une date. C’est un code. »
Harrison fronça les sourcils. Il passa son pouce sur les chiffres gravés.
« 409-B… Ce n’est pas une boîte postale. À Blackwood Lake, il n’y a pas d’adresses de ce type. »
Soudain, Victoria Ashford, qui s’était affaissée sur une chaise dorée, le regard hagard, releva la tête. La honte et l’horreur semblaient l’avoir dégrisée d’un coup.
« L’asile… murmura Victoria d’une voix brisée. »
Harrison tourna vivement la tête vers elle. « Quoi ? Parlez, madame Ashford ! »
« Mon grand-père possédait l’ancien sanatorium psychiatrique de Saint-Jude, près de Blackwood Lake, expliqua Victoria, ses mains tremblant tellement que ses bagues s’entrechoquaient. Lorsque le domaine a été morcelé, la plupart des bâtiments ont été abandonnés. Mais l’aile médicale B… l’aile sécurisée… a été rachetée par une filiale médicale dont Charles et Thomas utilisaient les entrepôts pour stocker du matériel d’archives confidentiel. La chambre 409… c’était l’ancienne unité d’isolement renforcé au quatrième étage. »
Harrison resta interdit une seconde, puis une onde de choc électrique traversa son échine.
« Mon Dieu… souffla-t-il. Il ne l’a pas tuée. C’était trop dangereux de laisser un corps avec des marques de violence que l’eau finirait par recracher. »
« Il l’a enfermée, comprit Lily, dont la voix se mua en un cri perçant. Elle est là-bas ! Elle m’attend ! »
Chapitre 4 : La Forteresse de Brouillard
Une heure plus tard, une berline banalisée de la police fendait la nuit d’encre sur la route panoramique de l’État de New York, ses gyrophares bleus et rouges balafrant les trombes d’eau qui s’abattaient sur le pare-brise. À l’avant, Daniel Harrison conduisait avec une agressivité contrôlée, enchaînant les virages à une vitesse folle tandis que les sirènes hurlaient dans le lointain.
Lily était assise à l’arrière, serrée dans une couverture de laine rêche fournie par les ambulanciers au gala. Elle refusait de lâcher les deux moitiés de la photographie, désormais réunies et protégées dans un étui transparent qu’Harrison lui avait confié.
« Daniel, crépita la radio du tableau de bord. Ici le sergent Milleret, équipe d’intervention numéro deux. Nous venons d’encercler le complexe de Saint-Jude. Il y a de l’activité sur place. Une camionnette banalisée est stationnée près du quai de déchargement. Le suspect, Thomas Miller, a été repéré sur les caméras thermiques. Il semble charger du matériel lourd. »
« Ne le laissez pas s’échapper ! aboya Harrison dans son micro. Il a probablement été prévenu par un complice depuis Manhattan. S’il réalise que Charles est arrêté, il va nettoyer les lieux et faire disparaître les derniers témoins ! Intervenez dès que vous avez un visuel dégagé ! »
« Bien reçu, inspecteur. Mais faites vite. L’orage coupe les lignes électriques et le générateur de secours du bâtiment montre des faiblesses. »
Harrison écrasa l’accélérateur. La puissante berline franchit la grille rouillée du domaine de Saint-Jude dans un crissement de pneus sur les graviers détrempés. Devant eux, émergeant des brumes épaisses du lac comme le squelette d’un monstre de béton et de fer forgé, se dressait la masse lugubre du sanatorium.
Quatre étages de briques noircies par le temps, des fenêtres grillagées dont beaucoup étaient murées, et une aile moderne, bardée de tôles ondulées et de caméras de surveillance, greffée sur le flanc est du complexe : l’aile B.
Lorsque Harrison arrêta le véhicule, deux coups de feu claquèrent dans la nuit, étouffés par le grondement du tonnerre.
« Restez dans la voiture, Lily ! C’est un ordre absolu ! » cria l’inspecteur en dégainant son Glock 19 et en enclenchant la culasse.
« Inspecteur, s’il vous plaît ! » cria l’enfant.
Mais Harrison avait déjà claqué la portière, verrouillant les serrures à distance, et courait déjà sous le déluge vers les portes battantes du quai de chargement.