Les musiciens avaient cessé de jouer. Le violoniste, les yeux grand ouverts, tenait son archet suspendu au-dessus des cordes. Les quarante invités — des parrains de la pègre de Chicago, des hommes d’affaires véreux, des femmes drapées de diamants et de fourrures — retenaient leur souffle. Personne n’osait bouger. Pas un verre ne tintait.
Luca Moretti ne regardait plus les invités. Ses yeux sombres, d’ordinaire froids comme l’acier d’un coffre-fort, étaient fixés sur Vanessa Bellini.
La fiancée modèle, la reine de la soirée, celle qui devait sceller l’alliance entre deux des plus puissantes familles de la pègre de l’Illinois, tremblait de tout son corps. Son rouge à lèvres éclatant contrastait cruellement avec la pâleur mortelle de son visage. Elle recula d’un pas, ses talons aiguilles résonnant sur le parquet de chêne ciré comme des coups de feu étouffés.
— Luca… bégaya-t-elle, sa voix habituellement si assurée se brisant en un murmure pathétique. Ne l’écoute pas. Elle… elle est âgée, elle perd la tête. Le poids des années, la maladie… tu sais bien qu’elle divague parfois…
— Tais-toi, Vanessa.
Le mot tomba. Il n’était pas crié. Il fut prononcé sur ce ton bas et glacial qui, dans le monde des Moretti, annonçait les exécutions sommaires. C’était la voix de l’homme qui venait d’hériter d’un empire à vingt-cinq ans et qui, dix ans plus tard, l’avait étendu de Chicago jusqu’aux ports de l’Atlantique.
Luca s’avança lentement vers sa fiancée. Chaque pas qu’il faisait semblait alourdir l’atmosphère de la pièce.
— Tu savais, dit-il calmement, s’arrêtant à quelques centimètres d’elle. Depuis quand ?
— Je… je ne sais de quoi tu parles ! Cette petite bonne, Hannah, a inventé une histoire ridicule… Une gamine aux grilles du domaine ? N’importe qui peut engager une mendiante pour salir mon nom, pour salir notre nuit !
— Hannah n’a rien inventé, intervint Teresa d’une voix faible mais ferme, serrant toujours le poignet de la jeune femme. J’ai vu le carnet de notes de ton père, Vanessa. Celui que tu as essayé de brûler dans la chaudière la semaine de ses funérailles. J’ai retrouvé les lettres que ton frère Michael a échangées avec toi.
Vanessa porta une main tremblante à sa bouche.
— Mère de Dieu… murmura Luca, les mâchoires serrées au point qu’on entendait grincer ses dents.
Il pivota brusquement vers moi. Ses yeux perçants me transpercèrent, non avec colère, mais avec une urgence féroce.
— Hannah. Dis-moi exactement ce que tu as vu hier aux grilles. Ne cache rien.
Je sentis les regards de tous les convives converger vers moi. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine, menaçant de traverser mes côtes. J’avais peur — peur de la colère de Luca, peur des représailles des Bellini, peur de perdre ce travail qui faisait vivre ma mère. Mais en croisant le regard suppliant de la vieille Teresa, je compris que le mensonge n’était plus une option.
— Monsieur Moretti, commençai-je d’une voix claire malgré le tremblement de mes mains, hier après-midi, vers seize heures, je suis sortie pour jeter les cartons de livraison dans le conteneur près de l’entrée secondaire. J’ai vu une petite fille. Elle portait un gilet jaune, exactement comme l’a dit madame Moretti. Elle tenait un vieux cadre photo en argent.
Je fis une pause, retenant mon souffle.
— Je me suis approchée pour lui demander si elle était perdue. Elle m’a regardée avec de grands yeux tristes et m’a posé une question : « Est-ce que c’est ici la maison de mon grand-père Don Salvatore ? » Je lui ai demandé son nom. Elle a dit qu’elle s’appelait Mia. Et avant que je ne puisse l’emmener à l’intérieur, une voiture s’est arrêtée en trombe de l’autre côté de la grille.
— Quelle voiture ? demanda Luca, sa voix se faisant plus rauque.
— Une berline noire aux vitres fumées, monsieur. Un homme est descendu. Il l’a saisie par le bras, un peu brusquement, et l’a fait monter à l’arrière. Mais avant qu’il ne ferme la portière, la petite a fait tomber ceci.
Je plongeai ma main dans la poche de mon tablier de service et en retirai un petit ruban de satin rouge, usé et taché de boue. Je le tendis à Luca.
Il le prit du bout des doigts. Il reconnut immédiatement la matière. C’était le même ruban que celui qui ornait la boîte à musique que son père, Don Salvatore, gardait jalousement dans son bureau privé — une boîte à musique qu’il n’avait ouverte qu’une seule fois, le jour de la naissance de sa petite-fille cachée.
— Michael… souffla Luca, le visage se pétrifiant. C’est Michael qui l’a emmenée ?
— Oui, monsieur, répondis-je. Et l’homme qui conduisait la voiture… portait une chevalière avec l’écusson de la famille Bellini.
Chapitre 2 : Le Pacte des Ombres
La tension atteignit son paroxysme.
À l’autre bout de la pièce, le père de Vanessa, Don Ernesto Bellini — un homme massif aux tempes grisonnantes et au regard de rapace —, se leva brusquement de sa chaise. Ses gardes du corps, postés près des issues, portèrent machinalement la main sous leurs vestes, là où leurs revolvers étaient dissimulés dans des étuis en cuir souple.
— Assez de cette comédie ! tonna Ernesto en traversant la piste de danse d’un pas lourd. Luca, mon garçon, tu vas laisser une simple employée de maison et une vieille femme sénile détruire l’honneur de deux grandes familles sur la base de on-dit ? C’est absurde ! Vanessa est ta fiancée. Demain, nos territoires fusionnent. Ne laisse pas la folie d’une mourante gâcher ton avenir.
Luca ne tourna même pas la tête vers lui. Il gardait les yeux rivés sur le ruban rouge dans sa paume.
— Ernesto, dit-il d’une voix étrangement calme, ton fils Michael a disparu de la circulation depuis trois ans. On a dit qu’il était parti s’installer à Palerme pour gérer nos intérêts là-bas. Mais la vérité, c’est qu’il n’a jamais quitté Chicago, n’est-ce pas ?