« Tu ne comprends rien, imbécile ! » siffla la matriarche en frappant du poing sur une caisse en bois renforcée. « Cette insolente a mentionné l’odeur ! Elle a fouiné lors des travaux au domaine l’année dernière, j’en mettrais ma main à couper ! Le lot pour Singapour doit partir dans l’heure, pas à six heures. Charge les trois faux Monet et le faux Soulages dans la camionnette banalisée immédiatement. Les certificats de complaisance signés par le conservateur sont dans la mallette noire. Si la brigade financière met son nez là-dedans après le tapage médiatique de cette nuit, nous sommes morts. »

Dissimulée derrière l’arête d’un pilier porteur, Clara échangea un regard terrifié mais électrisant avec Julien. Ce dernier avait déjà sorti son boîtier d’appareil photo. Sans faire le moindre bruit, réglant son obturateur sur le mode totalement silencieux, Julien ajusta son objectif par l’interstice de la porte.

Le voyant infrarouge captura chaque détail : Eleanor Vance ouvrant la mallette en cuir frappée de ses initiales dorées, révélant des liasses de fausses expertises, des tampons officiels volés à des institutions publiques, et des carnets noirs à spirale détaillant les comptes numérotés aux îles Caïmans. Julien mitrailla la scène. Chaque pression sur le déclencheur enregistrait une preuve irréfutable de la culpabilité du clan Vance : les numéros de série des toiles contrefaites posées sur des chevalets de transport, les faux tampons encreurs encore humides, et les visages distincts d’Eleanor et de Marceau en plein flagrant délit.

Soudain, un bruit sourd résonna derrière Clara et Julien.

Le tuyau d’évacuation de la climatisation venait de purger un filet d’eau sur une boîte d’emballage vide posée dans le couloir, faisant basculer un rouleau de carton d’expédition qui tomba avec un fracas retentissant sur le carrelage.

Le silence se fit instantanément dans la réserve.

« Qui est là ? » aboya Marceau d’une voix paniquée.

« Vérifie ! » ordonna froidement Eleanor. « Et prends l’arme dans le tiroir ! »

Chapitre 6 : La confrontation dans l’ombre
L’ombre de Charles Marceau s’allongea sur le sol du couloir, projetée par la lumière crue de la réserve. Clara sut immédiatement qu’ils n’auraient pas le temps de rebrousser chemin jusqu’à la porte de secours sans être vus et pris pour cible.

« Cours vers la sortie principale ! » souffla-t-elle à Julien en le poussant violemment vers le fond de la grande nef d’exposition. « Sauve la carte mémoire ! Ne t’occupe pas de moi ! »

Julien hésita une fraction de seconde, une lueur de détresse dans les yeux, mais la détermination féroce sur le visage de Clara ne laissait aucune place au débat. Il pivota sur ses talons et sprinta à travers l’obscurité des galeries d’exposition.

Marceau déboucha dans le couloir, un revolver de petit calibre tremblant dans sa main droite. En apercevant Clara debout, immobile, les bras croisés au milieu du passage, il poussa un cri d’effroi mêlé de rage :

« Toi ! Sale petite garce ! »

Eleanor apparut à son tour sur le seuil de la réserve. En voyant Clara, son visage se décomposa d’abord de stupeur avant de se figer dans un rictus de haine pure. Ses yeux étincelaient d’une lueur presque démente.

« Regardez qui est revenue », susurra Eleanor, réajustant les pans de son trench-coat. « Tu n’as donc aucune limite à ta propre destruction, mon enfant ? Tu croyais que ton petit caprice enfantin avec ce tuyau d’arrosage allait t’ériger en martyre ? »

Clara ne recula pas d’un pas. Elle sentait le froid du sol à travers ses semelles minces, mais une chaleur volcanique brûlait dans sa poitrine.

« Vos tableaux sont des croûtes, Eleanor », déclara Clara d’une voix claire, dont l’écho résonna avec majesté sous les verrières de la galerie. « Vos certificats sont des faux grossiers fabriqués pour tromper des blanchisseurs d’argent aussi pourris que vous. Et votre fils… votre précieux Thomas… n’a jamais eu le moindre gramme de talent. Tout ce qu’il a jamais créé n’est qu’un ramassis de mes esquisses qu’il a été incapable de reproduire sans en dénaturer l’âme. »

Eleanor blêmit sous son fond de teint. L’allusion à la médiocrité de son fils unique frappa l’aristocrate bien plus durement que n’importe quel jet d’eau glacée.

« Tire-lui dessus, Charles », ordonna froidement Eleanor, sans même ciller. « Tire-lui dans la jambe. Nous dirons qu’elle s’est introduite par effraction avec une arme pour nous faire chanter après le scandale du gala. Personne ne croira la parole d’une bohème déséquilibrée contre la mienne. »

Marceau leva le bras, ses doigts moites hésitant sur la détente. Il était un escroc mondain, un faussaire de salon, pas un meurtrier de sang-froid. Ses yeux oscillaient entre la terreur d’être découvert et la terreur d’obéir à cette femme impitoyable.

« Eleanor… on ne peut pas faire ça… la police… » balbutia le galeriste.

« Fais-le, espèce de lâche ! » hurla-t-elle en lui arrachant presque l’arme des mains.

C’est à cet instant précis qu’un vrombissement assourdissant retentit à l’extérieur, suivi immédiatement par une explosion de verre brisé.

La baie vitrée principale de la galerie venait de voler en éclats sous l’impact d’un bélier métallique. Des gyrophares bleus et rouges illuminèrent subitement les murs immaculés de la galerie, projetant des ombres gigantesques et tourbillonnantes sur les toiles contemporaines.

« Police ! Ne bougez plus ! Lâchez cette arme immédiatement ! »

Des faisceaux laser écarlates vinrent pointer instantanément la poitrine de Marceau et le front d’Eleanor Vance. Une dizaine d’agents de la brigade d’intervention, casqués, vêtus de noir et lourdement armés, investirent l’espace avec une précision chirurgicale, les bottes écrasant les millions de débris de verre qui scintillaient comme des diamants sur le sol.

Marceau laissa tomber le revolver, qui claqua lourdement sur le marbre avant de glisser jusqu’aux pieds de Clara. Il leva les bras en l’air, tremblant de tout son corps, le visage défait.

Eleanor, pétrifiée, tenta un dernier sursaut d’arrogance :

« Vous faites fausse route ! Je suis Eleanor Vance ! C’est cette fille qui s’est introduite illégalement… »