Clara arracha la poignée de la portière passager et s’engouffra dans l’habitacle.
« Démarre ! Julien, démarre tout de suite ! »
Julien laissa tomber son mégot, écarquillant les yeux devant le tableau désastreux qu’elle offrait. « Bordel, Clara… Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as l’air de sortir d’un naufrage ! »
« Démarre si tu ne veux pas qu’on finisse tous les deux au fond d’un étang avec des blocs de béton aux pieds ! »
Le moteur diesel toussa bruyamment avant de vrombir. Les pneus patinèrent un court instant sur les feuilles mortes avant d’accrocher le bitume. La voiture s’élança sur la route sinueuse, laissant derrière elle les lumières opulentes du domaine des Vance, qui s’évanouirent dans le rétroviseur comme un mirage cruel.
Chapitre 3 : Les coulisses du scandale
L’appartement de Clara, perché au quatrième étage d’un vieil immeuble haussmannien sans ascenseur du centre-ville, sentait la térébenthine, le café froid et la poussière de plâtre. C’était un espace exigu où les toiles empilées contre les murs disputaient le territoire aux cartons de documentation et aux chevalets bringuebalants.
Enveloppée dans un plaid en laine élimé, Clara serrait entre ses mains tremblantes une tasse de thé brûlant. Elle avait enfin ôté sa robe en ruine pour enfiler un vieux pull en maille trop grand et un pantalon de toile. Sur la table basse encombrée, le smartphone de Julien ne cessait de vibrer et d’émettre des bips compulsifs.
« C’est une folie furieuse », murmura Julien, les yeux rivés sur l’écran lumineux de son ordinateur portable posé entre deux pots de pinceaux. « Regarde ça. »
Il fit pivoter l’écran vers elle. Sur les réseaux sociaux, la vidéo du jet d’eau était déjà partout. Filmée sous cinq angles différents par des convives qui n’avaient pas hésité à trahir leur hôtesse pour quelques milliers de mentions « j’aime », la scène tournait en boucle. On y voyait Eleanor Vance, cette reine de glace intouchable de la haute société, transformée en une furie dégoulinante de fard noir, recevant des trombes d’eau glacée en pleine poitrine. Les légendes rivalisaient de sarcasmes : « Baptême forcé chez les Vance », « Quand l’art conceptuel se termine au tuyau d’arrosage ».
Mais l’euphorie de Clara fut de très courte durée.
« Ce n’est que la surface, Clara », dit Julien d’un ton plus sombre, faisant défiler une autre page. « Regarde ce que Charles Marceau vient de publier sur le site officiel de la galerie. »
Clara lut les lignes glaciales rédigées d’une plume venimeuse :
« La direction de la Galerie Marceau déplore l’agression physique d’une violence inouïe perpétrée ce soir par Mademoiselle Clara Morel à l’encontre de notre bienfaitrice, Madame Eleanor Vance. Cet acte déséquilibré fait suite au refus catégorique de notre comité d’exposer les œuvres de Mlle Morel, dont les méthodes douteuses et les plagiats répétés ont été formellement établis. Une plainte pénale pour coups et blessures volontaires ainsi que pour dégradation de biens privés a été immédiatement déposée. Le monde de l’art saura fermer ses portes à cette usurpatrice. »
Clara serra les dents si fort qu’elle crut entendre l’émail craquer. « Des plagiats ? C’est le monde à l’envers ! C’est elle… C’est son fils, Thomas Vance, qui a volé l’intégralité de mon travail préparatoire sur la collection Chrysalide ! Elle a utilisé ses experts corrompus pour antidater ses esquisses et faire croire que j’étais la copieuse ! Elle m’a détruite pour que son médiocre rejeton reçoive le prix de la Fondation ! »
« Je le sais, Clara. Je te crois », répondit doucement Julien en posant une main rassurante sur son épaule. « Mais pour le grand public, pour les juges et pour la police qui ne va pas tarder à frapper à cette porte, tu es juste une artiste frustrée et violente qui a pété les plombs lors d’une réception mondaine. Les Vance possèdent les banques, les journaux locaux et la moitié des magistrats de la région. Si on ne trouve pas une parade immédiate, tu es bonne pour la prison ferme et des centaines de milliers d’euros de dommages et intérêts. »
Clara posa sa tasse. Le tremblement de ses mains s’était arrêté net, remplacé par une lucidité froide et tranchante. La colère brute laissait place à une détermination méthodique.
« Elle m’a demandé si je croyais que c’était ça, le pouvoir », murmura Clara, les yeux fixés sur le vide. « Elle pensait me faire plier parce qu’elle a l’argent et le nom. Mais Eleanor a oublié une chose essentielle. »
« Quoi donc ? »
« Quand j’ai restauré le bureau de son défunt mari l’été dernier, j’ai dû déplacer la double cloison de la bibliothèque pour traiter les moisissures du mur porteur. J’ai trouvé un double fond derrière les reliures en cuir du XVIIIe siècle. À l’époque, par professionnalisme et par peur, je n’ai rien dit. Mais j’ai vu ce qu’il y avait à l’intérieur. »
Julien retint son souffle. « Qu’est-ce que c’était ? »
« Le grand secret des Vance. Ce ne sont pas des mécènes, Julien. Ce sont des faussaires et des blanchisseurs d’argent à l’échelle internationale. Les toiles de maîtres qu’Eleanor ‘donne’ généreusement aux musées nationaux pour obtenir des déductions fiscales colossales… sont des copies parfaites. Les originaux dorment dans des ports francs en Suisse ou sont revendus sous le manteau à des oligarques. Et les registres manuscrits de ces transactions étaient enfermés dans ce meuble. »
Un silence pesant s’abattit sur la pièce, seulement troublé par le souffle du vent nocturne contre les carreaux mal isolés.
« C’est une bombe nucléaire, Clara », lâcha Julien, la voix blanche. « Si tu t’attaques à ça, ils ne chercheront pas seulement à ruiner ta carrière. Ils te feront disparaître. »
« Ils ont déjà détruit ma vie », rétorqua-t-elle en se levant d’un bond. « Je n’ai plus rien à perdre. Rien. Mais si je dois couler, je m’assurerai qu’Eleanor Vance sombre avec moi dans les abysses les plus sombres de ce panier de crabes. »