Chapitre 4 : La piste invisible
Le plan devait être exécuté avant l’aube. Clara savait que dès le lever du soleil, un mandat d’arrêt serait émis contre elle et que ses comptes, bien que modestes, seraient gelés. Il leur fallait des preuves matérielles, irréfutables, impossibles à étouffer par un simple coup de fil à un procureur complaisant.

« Il nous faut ces registres », décréta Clara en arpentant l’atelier. « Ou au moins des photographies haute définition de chaque page, accompagnées des certificats d’authenticité falsifiés qui se trouvaient dans le même coffre. »

« Tu es folle ? » s’insurgea Julien. « Le domaine est bouclé comme Fort Knox après le scandale de ce soir ! La sécurité a dû être doublée, les caméras surveillent chaque mètre carré ! Tu ne pourras jamais y remettre les pieds sans te faire cueillir à la seconde où tu poseras un orteil sur le gravier ! »

« Je n’ai pas besoin d’y retourner », répliqua Clara avec un demi-sourire teinté d’amertume. « Eleanor ne conserve jamais ces documents au domaine pendant plus de quarante-huit heures après une réception. Le gala de ce soir n’était pas seulement une fête mondaine : c’était une vitrine. Deux acheteurs privés singapouriens étaient présents parmi les invités. J’ai surpris une conversation entre Charles Marceau et Eleanor juste avant qu’elle ne me prenne à partie. Le transfert des toiles et des registres doit avoir lieu ce matin à six heures, depuis la galerie Marceau elle-même. »

« La galerie en plein centre-ville ? »

« Exactement. C’est là que transitent les faux avant leur livraison discrète sous couvert de fret diplomatique ou d’œuvres prêtées. Et la galerie est fermée pour inventaire toute la matinée. »

Julien se prit la tête entre les mains, pesant le pour et le contre. Il était un simple photographe, pas un cambrioleur. Mais en regardant Clara, il comprit qu’elle irait seule si nécessaire, quitte à courir à sa propre perte.

« Mon vieux pass presse me permet encore d’accéder aux coursives techniques de l’îlot commercial où se trouve la galerie », soupira-t-il finalement en attrapant son sac à dos renforcé. « Mais pour désactiver la baie vitrée et les détecteurs de présence, tu as une idée géniale ou on improvise un suicide en direct ? »

« Marceau utilise le même code pour l’alarme depuis dix ans : la date de sa première grande vente aux enchères à Drouot. Il s’en vante à chaque dîner bien arrosé. C’est le 140588. Et pour les caméras, les travaux de réfection de la façade ont obligé la ville à installer des échafaudages qui masquent l’angle mort de la porte de livraison arrière. »

Sans perdre une seconde, ils rassemblèrent le matériel nécessaire : deux téléphones prépayés achetés en liquide, un appareil photo professionnel équipé d’un objectif macro capable de capturer les détails les plus infimes dans une quasi-obscurité, des gants en latex fins et des vêtements sombres.

À trois heures et demie du matin, les rues de la ville étaient désertes, baignées par la lumière blafarde des réverbères à sodium. Une brume froide montait du fleuve, enveloppant les façades de pierre d’un linceul protecteur. Julien gara son break à quatre rues de la galerie, dans une ruelle borgne.

Ils progressèrent à pas feutrés le long des trottoirs mouillés, se fondant dans l’ombre des porches monumentaux. Le silence de la nuit n’était interrompu que par le ronronnement lointain d’une balayeuse municipale et le battement sourd de leurs propres cœurs. Lorsqu’ils atteignirent l’échafaudage qui habillait la galerie Marceau, Clara sentit sa gorge se serrer.

L’édifice, temple prétentieux de l’art contemporain où son propre avenir avait été si violemment assassiné quelques heures plus tôt, semblait dormir paisiblement derrière ses lourdes grilles en acier. Mais à l’intérieur, les secrets les plus sordides de l’élite n’attendaient qu’un souffle pour exploser au grand jour.

Chapitre 5 : Dans le ventre de la bête
Clara s’engouffra sous la bâche verte de l’échafaudage. Julien la suivit de près, son sac d’équipement serré contre son torse. Comme elle l’avait prévu, l’accès arrière était plongé dans une pénombre totale, dissimulé aux regards de la rue principale.

La porte de service métallique présentait un digicode tactile. Clara enfila ses gants de latex, composa les six chiffres sans hésiter — 1-4-0-5-8-8 — et retint son souffle. Une diode rouge clignota deux fois avant de virer au vert fixe avec un léger bip étouffé. Le verrou électromagnétique céda dans un claquement discret.

Ils se glissèrent à l’intérieur et refermèrent la porte millimètre par millimètre. L’odeur familière de cire d’abeille, de peinture fraîche et de climatisation aseptisée envahit les narines de Clara. L’angoisse lui noua l’estomac, mais son regard se fit impitoyable.

« Par ici », chuchota-t-elle en guidant Julien le long du couloir carrelé réservé au personnel.

La galerie était un dédale de cloisons blanches immaculées où étaient accrochées des toiles monumentales aux prix obscènes. Mais Clara ne s’intéressait pas aux salles d’exposition ouvertes au public. Elle dépassa la grande salle centrale pour s’enfoncer vers la réserve sécurisée, une pièce blindée située derrière le bureau particulier de Marceau.

La porte de la réserve était entrouverte. Une faible lueur filtrait de l’intérieur.

Clara figea Julien d’un geste sec de la main. Des voix résonnaient sourdement à l’intérieur de la pièce. Deux personnes étaient déjà là, bien plus tôt que prévu.

« Je te dis qu’elle sait quelque chose, Charles ! » cracha une voix féminine rauque, transpercée par l’angoisse et la colère. Eleanor Vance. Elle était là, vêtue d’un imperméable sombre, les traits tirés, ayant troqué sa robe de bal ruinée contre des vêtements fonctionnels, mais le regard toujours injecté de fiel.

« Vous paniquez pour rien, Eleanor », répondit la voix mielleuse de Charles Marceau. « La petite Morel est une gamine insignifiante sans appuis. Elle est probablement en train de pleurer dans son taudis en préparant sa valise. La police l’aura cueillie avant midi. »