La poitrine de Clara se soulevait et s’abaissait au rythme d’un mélange d’adrénaline et de satisfaction. Quelques instants auparavant, Eleanor avait orchestré une humiliation publique, usant de son immense influence pour ruiner la carrière et la réputation de Clara en quelques mots chuchotés au galeriste qui organisait le gala. Mais Clara n’allait plus se laisser faire. Tandis que les embruns glacés trempaient Eleanor jusqu’aux os, Clara laissa échapper un rire franc et éclatant qui résonna par-dessus la musique jazz ambiante diffusée par les haut-parleurs du pavillon.

« Au moins, l’odeur a disparu », lança Clara, sa voix perçant le murmure des halètements et des chuchotements des invités voisins. C’était une allusion directe à la corruption latente qui rongeait Eleanor, métaphore de l’influence toxique que cette dernière exerçait sur le milieu artistique local.

Eleanor essuya d’un geste tremblant et précieux le filet d’eau qui coulait de son front, les yeux plissés en fentes menaçantes. Elle avança lentement et délibérément sur les dalles glissantes du patio, sans prêter attention à la soie onctueuse de sa robe déchirée. Lorsqu’elle parla, sa voix se mua en un sifflement bas et venimeux que seule Clara pouvait pleinement apprécier.

« Tu crois que c’est ça le pouvoir ? » murmura Eleanor, la mâchoire si serrée que les mots sortirent à peine de ses lèvres.

Le sourire de Clara s’élargit, malgré son pouls qui battait la chamade. Elle ne broncha pas. Au contraire, elle ajusta sa prise sur le tuyau, laissant l’eau froide gicler contre sa paume. Elle rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire sonore, un rire de libération pure et simple qui surprit les spectateurs les plus proches. D’un mouvement brusque du bras, Clara pivota, projetant un puissant jet d’eau droit sur la piste de danse bondée. Les invités, stupéfaits, reculèrent précipitamment, brandissant leurs smartphones haut de gamme pour immortaliser ce spectacle inédit, leurs écrans scintillant dans l’air humide de la nuit. L’illusion d’une bienséance bourgeoise intouchable venait de voler en éclats, laissant place à une réalité brute et chaotique.

Chapitre 2 : La fuite dans la nuit
L’eau retomba en une pluie fine sur les pierres polies du domaine des Vance. Pendant une seconde suspendue, personne n’osa esquisser le moindre geste. Même les serveurs, leurs plateaux d’argent chargés de flûtes de champagne encore tièdes, s’étaient figés comme des statues de cire. Seul le crépitement de l’eau sur la pelouse et le halètement saccadé de Clara troublaient ce calme irréel.

Puis, la réalité reprit ses droits dans un vacarme assourdissant.

« Sécurité ! Arrêtez cette folle ! » hurla Charles Marceau, le directeur de la galerie, dont la cravate en soie sauvage était désormais maculée d’eau et de terreau arraché aux massifs d’hortensias.

Clara ne perdit pas une fraction de seconde pour admirer son œuvre. L’adrénaline, pure et brûlante, coulait dans ses veines comme un poison vivifiant. Elle lâcha brusquement la gâchette en laiton. Le tuyau d’arrosage claqua lourdement sur les dalles de marbre, fouettant l’air avant de gargouiller faiblement dans la boue. D’un geste sec, Clara retira ses escarpins inconfortables, les abandonnant sans remords au pied d’une statue néoclassique. Ses pieds nus touchèrent l’herbe glacée et trempée.

Elle s’élança vers l’allée ouest, celle qui contournait le labyrinthe de buis taillés au cordeau. Derrière elle, les clameurs indignées enflaient : des insultes feutrées, le crissement de semelles de cuir dérapant sur le dallage humide, et surtout la voix d’Eleanor, désormais aiguë, dépouillée de toute sa componence patricienne :

« Ne la laissez pas quitter la propriété ! Prenez son sac, prenez tout ! »

Clara courait à perdre haleine. Le tissu de sa robe nuisette collait à ses cuisses, entravant légèrement sa foulée, mais la panique et la rage lui donnaient des ailes. Elle savait exactement où aller. Le domaine des Vance était une forteresse pour les ignorants, mais Clara avait passé trois semaines entières l’été précédent à restaurer les fresques murales du pool-house privé de la famille. Elle connaissait chaque recoin sombre, chaque porte dérobée, et surtout la vieille grille de service rouillée qui donnait sur le chemin forestier menant à la départementale.

Elle franchit le rideau de saules pleureurs, ses pieds s’enfonçant dans la terre grasse. Deux agents de sécurité en costume sombre débouchèrent de l’allée principale, lampes torches à la main, balayant les buissons de faisceaux aveuglants.

« Mademoiselle ! Arrêtez-vous immédiatement ! »

Clara plongea dans l’obscurité d’un bosquet de lauriers. Les branches griffèrent ses bras nus et accrochèrent la dentelle fine de sa robe, déchirant l’ourlet dans un bruit sec. Elle retint sa respiration, le cœur cognant si fort contre ses côtes qu’elle craignait qu’on ne l’entende. Les pas lourds des vigiles passèrent à moins de trois mètres d’elle, leurs semelles écrasant les graviers du sentier officiel.

« Rien ici ! Va voir vers le portail sud ! » cria l’un d’eux.

Dès que leurs faisceaux lumineux s’éloignèrent, Clara rampa hors du fourré. Devant elle se dressait la grille en fer forgé. Le cadenas était lourd, mais elle savait que le gond inférieur était complètement vermoulu. Prenant appui sur un vieux bloc de calcaire, elle força la grille en poussant de tout son poids. Le métal gémit dans une plainte stridente qui déchira la nuit, ouvrant un interstice d’à peine cinquante centimètres. Clara s’y glissa en se contorsionnant, écorchant sa hanche contre la rouille rugueuse, avant de retomber de l’autre côté, dans la boue froide du chemin forestier.

Elle ne s’arrêta pas. Elle courut encore pendant dix minutes, guidée par la simple lueur des étoiles filtrant à travers la canopée des chênes, jusqu’à apercevoir les phares rassurants d’un vieux break garé sous un réverbère solitaire.

Assis au volant, fumant nerveusement une cigarette la vitre entrouverte, se tenait Julien. Photographe de presse indépendant et ami fidèle depuis les bancs des Beaux-Arts, il avait accepté de l’attendre là au cas où le vernissage tournerait mal. Mais il ne s’attendait certainement pas à la voir surgir des sous-bois, pieds nus, trempée, les cheveux en bataille et les yeux exorbités.