Gregory a esquissé un sourire triste et désabusé.

« L’arrogance des escrocs, Maren. Wes vit dans un sentiment d’impunité totale depuis huit ans parce que ta mère et toi avez constamment absorbé ses chocs financiers. Il pensait que tu étais définitivement soumise. Il voulait simplement complaire à Talia pour la dispute de la carte bancaire et asseoir son autorité de chef de famille autoproclamé. Il était tellement persuadé que tu continuerais à payer par culpabilité et par habitude qu’il ne s’est pas un seul instant imaginé que tu oserais dire ‘non’. Il a tiré sur la corde jusqu’à ce qu’elle casse. »

« Qu’est-ce qu’on fait, Gregory ? Si je paie lundi, je valide la fraude et je reste son esclave à vie. Si je ne paie pas, ma boîte est paralysée la semaine prochaine. »

L’avocat s’est penché en avant, ses yeux gris étincelant d’une détermination glaciale.

« Nous n’allons pas attendre lundi, Maren. Nous allons frapper les premiers, dès cet après-midi. Mais pour cela, nous avons besoin d’une pièce maîtresse. Nous avons besoin du registre original de la fiducie et de l’acte de prêt que Wes garde dans son bureau personnel, à la maison de Shorewood. Est-ce que tu as encore les clés de chez ta mère ? »

Chapitre 5 : L’infiltration de la maison fantôme
À quatorze heures, le ciel de Milwaukee s’était transformé en un dôme de plomb crachant une neige fine et serrée qui commençait à blanchir les trottoirs. J’avais confié Addie et Finn pour l’après-midi à Mme Higgins, ma voisine d’en face, une ancienne institutrice de confiance qui adorait faire des puzzles avec eux.

Je conduisais mon vieux break Volvo en direction du nord, longeant les falaises qui surplombaient les eaux tumultueuses et grisâtres du lac Michigan. Chaque virage de Lake Drive réveillait en moi des souvenirs d’enfance : les courses de vélo avec mon père le long des allées boisées, les pique-niques d’été, l’époque lointaine où notre famille était unie par une affection sincère, ou du moins par une illusion suffisamment solide pour y croire.

La maison familiale de Shorewood est apparue au bout d’une allée bordée de chênes centenaires. C’était une imposante bâtisse victorienne des années 1920, avec des bardeaux de cèdre gris foncé, une tourelle polygonale et une vaste véranda blanche. C’était là que mon père avait passé ses week-ends à réparer les fenêtres à guillotine, à soigner les parquets et à entretenir le jardin. De l’extérieur, la demeure semblait majestueuse, mais mon œil exercé repérait immédiatement les signes d’un abandon criminel : les gouttières en zinc étaient bouchées et débordaient d’aiguilles de pin pourries, des ardoises manquaient sur le faîte du toit, et la peinture des boiseries écaillées laissait le bois à nu face au gel de l’hiver.

La berline noire de Wes n’était pas là. L’allée était déserte.

Gregory Vance m’avait prévenue : « Ton nom figure toujours sur le certificat d’enregistrement de l’adresse comme résidence secondaire de secours dans les dossiers de succession d’origine. Tu as le droit légal de pénétrer dans cette maison avec ta propre clé pour récupérer tes effets personnels, tant qu’aucune ordonnance restrictive n’a été émise. Mais agis vite. »

J’ai garé ma voiture à deux rues de là, marchant à travers la neige fraîche pour ne pas attirer l’attention du voisinage. J’ai monté les marches du perron d’un pas léger. Mes doigts tremblaient légèrement lorsque j’ai glissé ma vieille clé en laiton dans la serrure de la porte d’entrée.

Le mécanisme a grincé, résistant un instant sous l’effet du froid, puis le pêne a glissé. La porte s’est ouverte.

L’odeur de la maison m’a frappée comme un coup de poing à l’estomac. Ce n’était pas l’odeur chaleureuse de cannelle, de cire d’abeille et de feu de bois de mon enfance. C’était une odeur rance d’humidité, de poussière accumulée, de tabac froid et de plats à emporter avariés.

Dans la salle à manger, l’ensemble de table et chaises flambant neuf à 1 486 dollars — celui que Talia avait acheté avec ma carte bancaire volée six jours plus tôt — trônait au milieu de la pièce, encore à moitié emballé dans du film plastique de protection. C’était une provocation obscène au milieu du délabrement ambiant.

« Maman ? » ai-je murmuré, le cœur battant la chamade.

Aucune réponse. Seul le bourdonnement sourd et fatigué de la vieille chaudière au sous-sol répondait à ma voix. Ma mère était probablement chez Talia, ou terrée chez Wes à Brookfield en attendant que l’orage passe.

Je n’avais pas de temps à perdre. Je me suis dirigée vers l’ancien bureau de mon père, situé au rez-de-chaussée derrière la bibliothèque. C’était là que Wes avait installé son quartier général officieux lorsqu’il venait « gérer » les affaires familiales.

La pièce était un capharnaüm indescriptible. Des classeurs s’empilaient à même le sol, mêlés à des canettes de bière vides, des prospectus publicitaires et des bordereaux de paris sportifs de l’hippodrome de Potawatomi.

Je me suis approchée du grand bureau en acajou de mon père. Sur le plateau de cuir vert, un ordinateur portable était éteint. Les tiroirs étaient verrouillés, mais Wes utilisait toujours la même cachette que mon père pour les clés de secours : le double fond du plumier en bronze posé sur la cheminée.

La petite clé s’y trouvait.

J’ai ouvert le tiroir du bas, celui réservé aux dossiers suspendus les plus importants. Mes mains parcouraient fébrilement les intercalaires cartonnés.

Impôts fonciers… Factures énergie… Assurances… Vanguard Lakes Capital.

J’ai extrait le dossier noir de Vanguard Lakes. À l’intérieur reposait le contrat original de prêt hypothécaire de 380 000 dollars, paraphé à chaque page. À la page 14, sous la mention « Caution solidaire d’entreprise », se trouvait la signature contrefaite : Maren Ellis, Présidente de Ellis Historic Restorations LLC. C’était une imitation grossière, mais suffisante pour tromper un notaire peu scrupuleux ou un courtier pressé par une commission substantielle.

Mais sous le contrat de prêt, une autre chemise cartonnée a attiré mon regard. Une chemise rouge vif portant une mention manuscrite de l’écriture lourde et penchée de Wes : « Dossier Arthur – Clôture définitive ».