« Non », répondit Miguel. « Je fais ce que la justice exige. Julien Mercier a agi sous l’empire de la légitime défense d’un tiers menacé d’une atteinte grave à son intégrité physique. L’article 122-5 du Code pénal s’applique dans toute sa rigueur. Tout est filmé sous trois angles différents avec une résolution en 4K. On voit Miller lever la main, on voit l’impact, on voit ma mère chuter à moitié contre le garde-corps. L’intervention de monsieur Mercier a neutralisé une agression illégitime et disproportionnée perpétrée par un homme armé. »

Vaneck fit un pas en avant, la mâchoire serrée, le souffle court. « Alvarez, réfléchissez très attentivement à ce que vous faites. Si vous appuyez sur cette gâchette, vous détruisez non seulement ma carrière, mais vous mettez le feu à toute la maison. Le préfet ne vous soutiendra pas. La mairie ne vous soutiendra pas. Vous allez vous retrouver seul contre l’institution tout entière. »

« Alors je serai seul », répondit Miguel simplement. « Mais je marcherai la tête haute. »

Vaneck se tourna vers les deux agents restés sur le pas de la porte. « Embarquez Mercier. Transférez-le immédiatement au dépôt central du palais sous escorte. Ordre direct. »

Les deux agents ne bougèrent pas d’un millimètre. L’un d’eux, un homme aux tempes argentées portant les insignes de brigadier-chef, baissa les yeux vers le sol.

« Brigadier Le Gall », ordonna Vaneck avec rage. « Vous êtes sourd ? J’ai dit embarquez-le ! »

« Avec tout le respect que je vous dois, commissaire », murmura Le Gall d’une voix posée mais ferme, « madame Alvarez a soigné ma propre sœur quand elle était dans la rue il y a dix ans. Tout le monde dans ce district sait qui elle est. Si Miller a posé la main sur cette femme… nous ne prendrons pas la responsabilité de couvrir ça. Pas aujourd’hui. »

Vaneck sembla frappé en plein cœur. C’était la pire chose qui pouvait arriver à un homme de son espèce : la perte soudaine, irrévocable, de la terreur qu’il inspirait à ses subordonnés. Quand la peur cesse d’opérer, le tyran n’est plus qu’un homme ordinaire déguisé en uniforme.

Chapitre 5 : Le piège de la nuit

Vaneck quitta la pièce en claquant la porte avec une telle violence que les cadres fixés au mur en tremblèrent. Mais le soulagement fut de très courte durée.

Miguel se tourna vers moi, l’air grave. « Il ne va pas en rester là. Vaneck sait qu’il a perdu la main au sein du commissariat central. Sa seule issue pour sauver sa peau avant que le procureur ne signe les mandats d’arrêt demain matin à la première heure, c’est de faire disparaître les preuves. Et de vous éliminer de l’équation pour faire passer l’affaire pour un règlement de comptes mafieux. »

« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? » demandai-je, la peur commençant à nouer mes entrailles.

« Je dois vous sortir d’ici immédiatement. Si vous passez la nuit dans une cellule ordinaire, un accident est trop vite arrivé. Un suicide par pendaison avec une chemise, une overdose de médicaments mal dosés… Vaneck a encore quelques fidèles zélés parmi les gardiens du sous-sol. »

Miguel ouvrit un casier métallique dans le coin du bureau. Il en sortit une veste civile en toile sombre, une casquette et mes effets personnels qu’il posa sur la table.

« Enfilez ça. Nous allons sortir par le quai de déchargement souterrain. Ma mère est en sécurité dans un appartement sous protection judiciaire mis à disposition par un substitut du procureur en qui j’ai une confiance absolue. Vous allez venir avec moi. »

Vingt minutes plus tard, après avoir emprunté un labyrinthe d’escaliers de secours et de couloirs techniques réservés au personnel d’entretien, nous émergeâmes dans le parking inférieur du tribunal. L’atmosphère y était fraîche, saturée d’odeurs d’échappement et d’humidité stagnante.

Une berline banalisée attendait dans un recoin sombre, phares éteints. Miguel me fit signe de monter à l’arrière et de me baisser le long de la banquette. Il s’installa au volant, démarra sans bruit et franchit la grille automatique qui menait à l’avenue arrière.

La nuit était tombée sur la ville, une nuit d’automne pluvieuse où les réverbères étalaient de longues traînées de lumière dorée sur l’asphalte mouillé. À travers la vitre teintée, je voyais les silhouettes des passants pressés abrités sous leurs parapluies. Rien ne laissait deviner que sous le vernis paisible de la cité, une guerre intestine féroce venait d’éclater entre deux factions de l’ordre public.

Miguel surveillait constamment ses rétroviseurs. Ses mains serraient le volant avec une force qui blanchissait ses jointures.

« On est suivis ? » murmurai-je depuis le plancher de la voiture.

« Pas encore. Mais Vaneck a les codes radio de surveillance automatique. Dès que la borne du parking a enregistré le départ de mon véhicule, il a su que j’étais dehors. Il sait où habite ma mère, mais il ignore l’adresse de la planque du procureur. C’est notre seul avantage. »

Nous roulâmes pendant une demi-heure à travers les artères périphériques, empruntant des voies secondaires, tournant brusquement dans des impasses pour vérifier qu’aucune ombre motorisée ne nous collait au train. Miguel était un professionnel chevronné ; chaque manœuvre était calculée pour semer d’éventuels suiveurs.

Nous arrivâmes enfin dans une zone semi-industrielle à l’abandon, le long d’un ancien canal où d’anciens entrepôts de briques rouges avaient été reconvertis en ateliers d’artistes et en petits logements discrets. C’était un endroit sombre, désert à cette heure, éclairé seulement par la lueur blafarde d’un lampadaire vacillant.

La voiture s’arrêta devant un petit immeuble de trois étages aux volets clos.

« C’est ici », dit Miguel en coupant le contact. « Deuxième étage. Ne faites aucun bruit dans la cage d’escalier. »

Nous sommes sortis rapidement. L’air froid me saisit le visage, lavant la puanteur de la cellule de garde à vue. Mais alors que nous franchissions le pas de la lourde porte cochère en bois, un bruit sec déchira le silence de la ruelle.