« Sortez-le et installez-le dans le bureau numéro quatre », ordonna Miguel sans me regarder directement. « Et coupez les micros du circuit intérieur. »

« Chef, le protocole pour une agression sur… »

« Ai-je demandé un rappel du protocole, sergent ? »

La voix n’avait pas monté d’un ton, mais elle possédait une autorité d’airain. Le sergent s’écarta instantanément, la tête basse. « Tout de suite, monsieur le chef adjoint. »

Cinq minutes plus tard, j’étais assis sur une chaise en bois brinquebalante dans une petite salle d’interrogatoire sans fenêtre. Une table en faux bois tachée de café, deux chaises, une glace sans tain qui ne trompait personne, et une lumière crue dispensée par un tube néon qui grésillait à intervalles réguliers. Mes mains étaient menottées devant moi, posées à plat sur la table.

Miguel entra, referma la porte derrière lui et tira la chaise en face de la mienne. Il posa le classeur, défit le premier bouton de son col et me fixa pendant une minute entière sans prononcer une seule syllabe. C’était une technique d’intimidation classique, mais je vis autre chose dans ses yeux : une profonde, indicible fatigue mêlée à une rage contenue.

« Vous avez une droite dévastatrice, monsieur Mercier », finit-il par dire. Sa voix était posée, grave. « L’officier Jason Miller a la mâchoire fracturée à deux endroits et une commotion cérébrale modérée. Il est actuellement à l’hôpital central sous surveillance. »

Ma gorge était sèche. J’avalai ma salive avec difficulté. « Il a frappé cette femme. Votre mère. Il l’a frappée comme si elle n’était rien. »

Miguel hocha la tête lentement. « Je le sais. J’ai visionné les enregistrements des caméras du palais de justice il y a vingt minutes. Tout y est. L’interpellation injustifiée, l’empoignade au bras, et la gifle. »

« Alors pourquoi suis-je encore avec ces menottes ? » demandai-je en secouant mes poignets dans un cliquetis métallique.

Un sourire amer étira les lèvres de Miguel. « Parce que le monde extérieur ne fonctionne pas avec la simplicité d’un conte moral, monsieur Mercier. Aux yeux du procureur de permanence, Miller est un officier décoré en service actif et vous êtes un civil qui s’est jeté sur lui par derrière. Aux yeux du syndicat de police autonome, Miller est une victime du sentiment anti-flic ambiant. Si je vous relâche maintenant sans procédure en bonne et due forme, ils porteront plainte contre moi pour abus d’autorité, requalifieront vos actes en tentative d’homicide sur agent de la paix, et vous passerez les dix prochaines années aux Baumettes ou à la Santé. »

Je sentis le sol se dérober sous mes pieds. « Mais c’est votre mère ! »

« Exactement. C’est ma mère », répliqua-t-il, les yeux soudain flamboyants. « Et c’est précisément ce qui rend la situation explosive. Ma mère ne venait pas me rendre visite pour m’apporter un panier-repas, monsieur Mercier. Elle venait me déposer ce dossier. »

Il tapa du bout des doigts sur le carton posé entre nous.

« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je à voix basse.

« La raison pour laquelle Miller l’a agressée en espérant qu’elle n’atteindrait jamais le cinquième étage de ce bâtiment. »

Chapitre 3 : Les archives de l’ombre

Miguel tira une petite clé de sa poche et ouvrit mes menottes d’un geste sec. La pression métallique relâchée fit refluer le sang dans mes doigts avec une sensation de brûlure piquante. Je frottai mes poignets rougis.

« Miller ne la connaissait pas », dis-je, repensant à la phrase que la vieille dame avait murmurée sur la place. « C’est ce qu’elle vous a dit. Pourquoi avait-elle peur du fait qu’il ne la connaissait pas ? »

Miguel ouvrit le classeur. Des dizaines de fiches d’interpellation jaunies, des rapports médicaux aux tampons rouges et des photographies de visages meurtris apparurent sous mes yeux. Des visages d’hommes jeunes, de femmes précaires, de marginaux, mais aussi de personnes âgées issues des quartiers est de la ville. Tous portaient des ecchymoses identiques, des marques de coups portés à des endroits précis, calculés pour ne pas laisser d’incapacité permanente visible mais suffisants pour broyer la volonté.

« Miller fait partie d’une brigade spéciale d’intervention territorialisée », expliqua Miguel en feuilletant les pages avec une lenteur méthodique. « Une unité semi-autonome créée sous le mandat du maire précédent pour nettoyer les abords du centre des affaires et repousser les indésirables au-delà de la rocade. Sur le papier, ils font baisser la criminalité de rue de vingt pour cent chaque année. Dans la réalité, ils ont instauré un règne de la terreur fondé sur des violences gratuites et des expulsions arbitraires. »

« Et votre mère… »

« Ma mère s’appelle Elena Alvarez. Elle a soixante-onze ans, mais elle a été pendant trente ans travailleuse sociale et directrice d’une association de défense des droits civiques dans les cités de l’Est. Quand elle a pris sa retraite, elle a continué en privé. Elle a commencé à recevoir des plaintes de citoyens ordinaires. Des gens qui n’osaient pas aller au commissariat parce que c’est Miller et son équipe qui prenaient leurs dépositions et les menaçaient de représailles s’ils persistaient. »

Miguel fixa intensément la photographie d’une femme d’un certain âge dont le bras était plâtré.

« Ma mère a compilé quarante-deux témoignages en huit mois », poursuivit-il. « Des témoignages précis, horodatés, avec numéros de matricule, plaques d’immatriculation et certificats médicaux. Elle m’avait appelé ce matin à dix heures pour me dire qu’elle avait enfin l’élément manquant : le journal de bord d’un ancien agent de l’unité qui a démissionné le mois dernier après une crise de conscience. Elle venait me le remettre en mains propres pour que je saisisse directement l’Inspection Générale et le procureur de la République sans passer par la hiérarchie locale. »

La vérité commença à s’imbriquer dans mon esprit avec une clarté brutale.

« Miller était posté devant le palais de justice », articulai-je. « Il n’était pas là par hasard pour réguler la circulation des visiteurs. »