Silence de mort à l’intérieur. Edward se tenait debout, adossé au chambranle du couloir, le canon du fusil pointé vers le sol, mais le doigt sur la détente.
« Edward, ouvre cette foutue porte ! » cria cette fois Claire, sa voix perçante perdant toute contenance bourgeoise. « Vous croyez que vous allez tenir combien de temps là-dedans ? Vous êtes des épaves ! Vous avez déjà un pied dans la tombe ! Laissez-nous régler ce problème proprement ! »
« Rentrez chez vous », tonna Edward d’une voix qui fit trembler les vitres. « Le shérif du comté a été avisé par pli scellé par Pierre Vaneck. Le testament a été changé cet après-midi même. Vous n’aurez rien. Pas un centime. Même si vous nous abattez cette nuit, vous irez pourrir dans une prison d’État sans toucher un sou de l’assurance ! »
Un silence stupéfait a répondu à cette déclaration.
À travers l’imposte vitrée au-dessus de la porte, j’ai vu l’ombre de Nathan reculer d’un pas. J’ai cru, pendant une seconde naïve, que l’argument financier les ferait fuir, que l’échec de leur plan les forcerait à battre en retraite.
C’était sous-estimer la folie furieuse d’un homme qui n’a plus rien à perdre.
« Tu as changé le testament… » souffla Nathan à travers la fente de la boîte aux lettres. Sa voix n’avait plus rien d’humain ; elle n’était qu’un sifflement de haine pure. « Tu as osé me dépouiller… de ce qui me revenait de droit… »
Soudain, un bruit sourd et liquide a résonné contre la façade en bois de la cuisine d’été.
Une odeur âcre et agressive a immédiatement franchi les interstices des fenêtres : de l’essence.
« S’il n’y a plus d’argent », hurla Nathan de l’extérieur, « alors vous brûlerez avec la maison ! Personne ne saura jamais si le nouveau testament est valide ou si vous êtes morts asphyxiés par un court-circuit accidentel provoqué par la tempête ! »
Une détonation sourde a suivi : le bruit d’un chiffon imbibé qu’on allume.
Une lueur orangée et dansante a illuminé les carreaux du fond du salon. La véranda prenait feu.
Chapitre 5 : L’étau de flammes
La fumée a envahi le rez-de-chaussée en moins de deux minutes, épaisse, piquante, chargée de vapeurs de goudron et de peinture brûlée. Mes yeux pleuraient, ma gorge se contractait dans des quintes de toux déchirantes.
« Edward ! » criai-je, suffoquant.
Mon mari a jeté un regard désespéré vers la cuisine : un mur de flammes vives barrait déjà la porte de derrière. L’escalier menant à l’étage agissait comme une cheminée géante, aspirant le brasier vers le toit. Il ne restait qu’une issue : la porte d’entrée principale. Mais c’était là que Nathan et Claire nous attendaient sans doute, prêts à nous repousser dans la fournaise ou à achever ce que l’incendie ne ferait pas assez vite.
« Accroche-toi à moi, Éléonore ! »
Edward a glissé le fusil dans son dos à l’aide de sa bretelle de cuir. D’un mouvement d’une puissance insoupçonnée chez un homme de son âge, il a déverrouillé la porte d’entrée, l’a ouverte d’un coup de pied et a poussé mon fauteuil roulant sur le perron envahi par les tourbillons de fumée noire.
Dehors, la pluie ne suffisait pas à étouffer le carburant. La véranda s’effondrait dans un crépitement d’enfer.
À peine avions-nous franchi le seuil qu’une forme s’est jetée sur nous depuis l’obscurité.
C’était Claire. Les yeux exorbités par la démence, elle tenait à la main un lourd morceau de bois calciné ramassé sur le sol. Elle a levé son arme improvisée pour me frapper à la tête.
« Crève, vieille folle ! »
Dans un réflexe instinctif, j’ai levé mon bras valide pour parer le coup, mais c’est le fauteuil qui a encaissé le choc. Le bois a volé en éclats. Edward, rugissant de fureur, a attrapé Claire par le col de son beau manteau désormais taché de suie et l’a projetée de toutes ses forces contre la rambarde du perron. La balustrade vermoulue a cédé, et Claire a basculé dans le vide pour s’écraser deux mètres plus bas dans les massifs de ronces et de pierres décoratives, hurlant de douleur, la cheville tordue sous un angle anormal.
Mais Nathan était là.
Sorti de l’ombre de la grange, il ne criait pas. Il tenait dans sa main droite un pied-de-biche en fer forgé.
« Tu as toujours préféré tes terres à ton fils, Papa », a-t-il dit en s’avançant calmement sur les marches du perron, le visage éclairé par les reflets sanglants du feu. « Tu m’as toujours jugé insuffisant. Regarde où ça nous mène. »
Edward a décroché son fusil d’un geste sec et a chambré une cartouche dans un claquement métallique impitoyable.
« Pose ce fer, Nathan. Pose-le ou je tire. Je te le jure devant Dieu, je tire. »
Le canon tremblait à peine. Nathan s’est arrêté à trois pas de nous. Son regard a oscillé entre le canon béant du calibre 12 et les yeux de son père.
Pendant trois secondes interminables, la terre entière a semblé retenir son souffle au milieu du fracas des poutres qui s’effondraient dans notre dos.
Puis, avec un rictus mauvais, Nathan a fait ce que les lâches font toujours lorsqu’ils sont acculés : il a fait mine de jeter le pied-de-biche à terre, avant de frapper violemment d’un coup de pied la roue latérale de mon fauteuil roulant.
Le choc a déséquilibré ma chaise sur les planches humides et inclinées du perron. J’ai basculé en avant. En criant mon prénom, Edward a lâché son fusil pour me rattraper des deux mains avant que je ne m’écrase sur les marches en pierre.
C’était le piège.
Nathan a immédiatement ramassé le pied-de-biche et a frappé Edward à l’épaule gauche. Mon mari s’est écroulé avec un gémissement étouffé, m’entraînant dans sa chute sur le gravier mouillé au bas des marches.