« Alors c’est pire que ce que j’imaginais », soupira-t-il à mi-voix. « Nathan est venu me voir il y a trois semaines. Il avait un acte de donation universelle et une procuration médicale permanente déjà rédigés. Des documents juridiquement bétons, censés être signés de votre main, attestant d’un début de démence sénile précoce pour toi, Éléonore, et d’une incapacité physique absolue pour Edward. »
« Tu ne les as pas validés ? » m’écriai-je, la voix étranglée.
« Bien sûr que non ! J’ai exigé votre présence physique. Il est reparti furieux. Mais il y a autre chose… quelque chose que j’ai découvert en épluchant le registre hypothécaire hier soir. »
Pierre ouvrit un épais registre à couverture cartonnée. Ses doigts ridés pointèrent une série de transactions récentes.
« Nathan a gagé les terres ancestrales auprès d’une société financière privée immatriculée à l’étranger. Des créanciers véreux, le genre d’officine qui ne recule devant rien. La date butoir pour le remboursement intégral tombe dans quarante-huit heures : vendredi à minuit. S’il ne rembourse pas la somme colossale de huit cent mille dollars, il perd tout ce qu’il possède, son entreprise, sa maison de ville, et il s’expose à des poursuites pénales pour banqueroute frauduleuse. »
« Et s’il hérite précipitamment ? » demanda Edward, la voix blanche.
« L’assurance-vie et le patrimoine foncier couvriraient la dette immédiatement, avec un solde confortable de plus d’un million. Il est acculé, mes amis. Une bête sauvage prise au piège ne négocie pas. Elle mord jusqu’à la mort. »
Edward regarda Pierre droit dans les yeux. Un calme spectral sembla descendre sur mon mari, ce calme effrayant que les anciens soldats connaissent lorsque l’heure de l’assaut approche.
« Pierre, je veux que tu rédiges un testament authentique, sous contrôle judiciaire immédiat, avec dépôt au parquet du district avant la fin de l’après-midi. »
« Que veux-tu y faire inscrire, Edward ? »
« Nous léguons l’intégralité absolue de notre domaine, de nos comptes et de nos droits à la fondation publique des forêts du comté. Et une clause explicite de déshéritement absolu et irrévocable visant Nathan et toute sa descendance, motivée par tentative d’homicide documentée. »
« Si vous faites cela », prévint le notaire avec une gravité solennelle, « vous lui retirez toute issue. Vous signez peut-être votre arrêt de mort s’il l’apprend avant que la police n’intervienne. »
« La police municipale est composée de deux agents dont le fils de Nathan répare les voitures », répliqua Edward. « Ils n’agiront pas sur de simples soupçons avant plusieurs jours d’enquête préliminaire. Nous n’avons pas plusieurs jours, Pierre. Nous avons quarante-huit heures. Fais ce papier. Et ensuite, Frank va nous ramener chez nous. »
« Edward, non ! » protestai-je, tremblante d’angoisse. « Nous ne pouvons pas retourner dans cette maison isolée ! C’est exactement là qu’il veut nous piéger ! »
Edward posa sa main valide sur la mienne. La chaleur de sa paume était la seule chose stable dans cet océan de cauchemar.
« On ne fuit pas sur ses propres terres, Éléonore. Si nous nous cachons dans un motel, il nous trouvera, nous empoisonnera ou simulera un incendie, et personne ne verra rien. Chez nous, nous connaissons chaque latte du plancher, chaque ombre de la forêt. C’est à lui d’avoir peur, pas à nous. »
Chapitre 4 : La nuit du siège
Lorsque Frank nous a déposés devant notre vieille bâtisse à deux étages, le ciel d’automne s’était teinté d’une couleur d’ardoise sale. Une pluie fine et pénétrante commençait à tomber, transformant l’allée de graviers en boue sombre.
La maison était silencieuse. Les prétendus ouvriers étaient partis, laissant derrière eux quelques planches neuves abandonnées sur le perron, dérisoire façade pour masquer la machination.
À l’intérieur, l’atmosphère était lourde. L’électricité fonctionnait encore, mais lorsque j’ai décroché le combiné téléphonique du salon mural, aucune tonalité ne s’est fait entendre. La ligne avait été sectionnée à l’extérieur, net, au ras du boîtier de raccordement.
« Pas de panique », dit Edward d’un ton méthodique, fermant à double tour les verrous massifs des portes d’entrée et de service.
Il a monté les escaliers avec peine, le souffle court, avant de redescendre une dizaine de minutes plus tard. Dans ses mains, il portait son vieux fusil de chasse calibre 12, nettoyé et huilé, ainsi qu’une boîte de cartouches à plombs qu’il conservait dans son coffre d’ancien garde-forestier.
« On ne va pas en arriver là, Edward… Dis-moi qu’on n’en arrivera pas là », le suppliai-je, calée dans mon fauteuil roulant au milieu du salon, le bras plâtré battant la chamade contre ma poitrine.
« C’est lui qui a choisi le terrain, Éléonore. Pas moi. »
La nuit est tombée avec une rapidité d’encre. Dehors, le vent s’était levé, secouant les branches squelettiques des chênes centenaires contre la façade. Chaque craquement d’arbre ressemblait à un pas. Chaque sifflement d’air sous les fenêtres prenait des allures de murmure hostile.
Vers vingt-deux heures, les phares d’une voiture ont balayé les rideaux du salon.
Deux faisceaux blancs, tranchants dans l’obscurité. Le moteur a été coupé à une cinquantaine de mètres de la grille, ne laissant que le bruit régulier des essuie-glaces s’arrêtant sur un pare-brise.
Edward a immédiatement éteint la seule lampe allumée dans la pièce. Nous étions plongés dans l’obscurité totale, à peine trouée par la lueur argentée de la lune filtrant à travers la pluie.
« Ne bouge pas de ce coin d’angle », m’a chuchoté Edward à l’oreille. « Si ça tire, les murs en pierre te protégeront. »
Des pas ont crissé sur le gravier. Non pas un homme seul, mais deux personnes avançant avec précaution. Nathan et Claire.
Puis, le cliquetis d’une clé dans la serrure d’entrée.
La poignée s’est baissée. Mais le verrou intérieur à targette massive que mon grand-père avait forgé a tenu bon.
Un juron étouffé a claqué dehors.
« Papa ? » appela la voix mielleuse de Nathan à travers le bois épais. « Ouvre. C’est ridicule. Nous venons vous apporter vos médicaments de l’hôpital. Maman a besoin de ses calmants. »