« Alors on va être plus intelligents qu’eux », lâcha-t-il en sortant son téléphone portable. « On ne va pas appeler la police par le 17. J’ai un ami dans la brigade financière qui enquête sur Vanguard depuis six mois pour des soupçons de trafics de brevets et de disparitions suspectes. Je vais le contacter sur sa ligne privée. Pendant ce temps, tu y vas, mais je te suis à distance avec la géolocalisation de ton téléphone. »
« Non, Robert ! C’est trop dangereux ! » s’écria notre mère en se cramponnant à lui.
« Maman », dit-il en lui prenant les mains avec tendresse mais fermeté, « papa est peut-être encore en vie quelque part dans ce complexe. Je ne le laisserai pas mourir seul dans le noir. »
Quinze minutes plus tard, j’étais au volant de ma berline, roulant à vive allure sur la route départementale qui menait aux anciennes installations de Vanguard BioTech. La pluie s’était mise à tomber, violente, cinglante, balayant le pare-brise dans une obscurité naissante. Le complexe était abandonné depuis trois ans suite à un scandale environnemental, isolé au milieu d’une forêt de pins sombres, en bordure d’un lac noir et profond.
Mon téléphone était posé sur le siège passager, l’application de carte ouverte pour transmettre ma position en temps réel à Robert qui me suivait à trois kilomètres de distance, toutes lumières éteintes.
Les grands portails en fer forgé du complexe apparurent dans le faisceau de mes phares. Ils étaient entrouverts, leurs charnières rouillées grincant sous les rafales de vent. Je traversai le parc délabré, les roues crissant sur le gravier envahi de mauvaises herbes, jusqu’à l’imposant bâtiment en béton brut qui dressait sa silhouette sinistre contre le ciel d’encre.
Je coupai le moteur. Le silence qui s’ensuivit n’était troublé que par le martèlement de la pluie sur le toit de la voiture.
Je pris une grande inspiration, attrapai une lourde lampe de poche dans la boîte à gants, et sortis.
L’air froid et humide me saisit immédiatement. Je m’avançai vers l’entrée principale dont la porte vitrée avait été fracassée. Les bris de verre crissaient sous mes pas. À l’intérieur, l’obscurité était totale, lourde, suffocante. L’odeur de moisissure se mêlait à des effluves chimiques entêtantes.
« Papa ? » chuchotai-je, la voix tremblante, en balayant le hall déserte avec le faisceau de ma lampe.
Seul l’écho de ma propre voix me répondit. Des fils électriques pendaient du plafond, des panneaux de signalisation arrachés gisaient au sol.
Je m’enfonçai dans le couloir principal, guidée par une étrange intuition. Au fond du hall, une double porte en acier indiquait : Laboratoire S-3 – Accès Restreint. La porte était entrouverte. Une faible lueur jaune s’en échappait.
Je poussai la porte doucement. Elle glissa sans un bruit.
Ce que je découvris me glaca le sang.
Le laboratoire n’était pas abandonné. Au centre de la pièce ravagée, au milieu de baies informatiques démontées et de tables en inox renversées, un équipement médical moderne avait été installé. Des écrans d’enceintes de contrôle bipaient faiblement, diffusant une lumière verdâtre.
Et sur une table d’examen, attaché par des sangles en cuir aux poignets et aux chevilles, se tenait un homme.
« Papa ! » m’écriai-je en me précipitant vers lui.
Son visage était creusé, d’une pâleur spectrale, mais ses paupières frémirent. Une perfusion était reliée à son bras, instillant un liquide transparent goutte à goutte.
« Ju… Judith… » murmura-t-il, sa voix n’étant plus qu’un croassement inaudible.
« Je suis là, papa. Je suis là, je vais te sortir de là ! » dis-je en détachant frénétiquement les sangles de son poignet gauche.
« Tu n’aurais pas dû venir, Judith. »
La voix résonna derrière moi, nette, calme, dénuée de toute émotion.
Je me retournai d’un bond, braquant le faisceau de ma lampe.
Debout près de la porte, vêtu d’un long pardessus sombre, se tenait le Dr Miller. À ses côtés, un homme trapu en tenue de sécurité tenait un pistolet équipé d’un silencieux, pointé directement sur ma poitrine.
« Docteur Miller… » crachai-je. « Vous êtes un monstre. Il était votre patient depuis dix ans ! »
Le médecin eut un petit rire triste en ajustant ses lunettes. « Un patient passionnant, Judith. Votre père était un génie de la biochimie, mais un idéaliste naïf. Il a découvert une molécule capable de mettre en pause les fonctions vitales du corps humain sans altérer le cerveau. Vous imaginez les applications militaires ? La chirurgie lourde ? Les voyages spatiaux ? Mais Thomas voulait détruire ses travaux. Il prétendait que c’était trop dangereux. »
« Alors vous l’avez empoisonné ! Vous avez simulé sa mort ! »
« Nous avions besoin du carnet d’accès à la formule complète », expliqua Miller en faisant un pas vers moi. « La petite dose que je lui ai administrée dimanche devait le paralyser le temps que nous fouillions sa maison. Mais vous êtes arrivée trop tôt. J’ai dû improviser. J’ai fait croire à son décès pour le sortir de l’hôpital sans éveiller les soupçons, grâce à la complicité du médecin légiste de garde. Le cercueil vide n’était qu’une étape pour nous laisser le temps d’extraire la formule de son esprit avant de le faire disparaître définitivement dans le lac. »
Il sortit de sa poche le carnet noir de mon père.
« Et grâce à votre charmante nièce qui nous a indiqué la cachette sans le savoir, nous avons enfin tout ce qu’il nous faut », continua-t-il avec un sourire cruel. « Malheureusement pour vous, le cercle des témoins doit se fermer ce soir. »
L’homme armé fit un pas en avant, élevant son arme vers ma tête.
« Attendez », dis-je, reculant d’un pas jusqu’à toucher la table d’examen. Ma main tâtonna dans l’ombre et rencontra un scalpel en inox posé sur un plateau. « Si vous me tuez, la police saura. Mon frère sait que je suis ici. »