Elle saisit la feuille centrale, la redressa devant elle et commença sa lecture à voix haute, d’un timbre clair et solennel qui résonna dans chaque recoin de la pièce.

« Extrait officiel du Registre national des personnes morales et des entreprises individuelles », lut la juge d’un ton ferme. « Société à Responsabilité Limitée Maison Kapitolina. Activité principale : Fabrication industrielle et artisanale de pâtisseries fraîches, exploitation de salons de thé, service traiteur d’événements haut de gamme. Date d’immatriculation initiale en tant qu’entreprise individuelle : mai 2020. Transformation en société commerciale : janvier 2023. »

Valentin cligna des yeux, visiblement perdu. Son sourire commença à se figer sur ses lèvres. Il jeta un coup d’œil inquiet à Voronov, qui avait cessé de feuilleter ses notes.

La juge continua, implacable :

« Propriétaire unique des parts sociales, fondatrice et directrice générale statutaire : Madame Kapitolina Viktorovna Smirnova.
Chiffre d’affaires certifié de l’exercice 2024 : quarante-huit millions six cent mille roubles.
Bénéfice net après impôts et amortissements : dix-huit millions deux cent mille roubles.
Actif net d’exploitation incluant le laboratoire de production centrale, les équipements professionnels de boulangerie de pointe et deux baux commerciaux en emplacement premium : trente-deux millions de roubles.
Trésorerie disponible sur les comptes courants professionnels au Crédit Commercial : quatorze millions cinq cent mille roubles. »

Toute la salle devint silencieuse.

Un silence de plomb, glacial, absolu. On aurait pu entendre une plume heurter le sol carrelé.

Valentin était devenu livide. La couleur avait littéralement déserté son visage, laissant une pâleur de cendre. Sa bouche s’ouvrit légèrement, ses yeux exorbités passaient de la juge au papier officiel qu’elle tenait entre ses doigts gantés de pourpre.

« Quoi… ? » murmura-t-il dans un souffle rauque, à peine audible. « C’est quoi cette blague ? »

Derrière lui, Kristina avait posé ses mains sur ses lèvres peintes, les yeux écarquillés de terreur et de stupéfaction.

Voronov, blême lui aussi mais tentant désespérément de sauver les meubles, se leva d’un bond, la voix tremblante :

« Votre… Votre Honneur ! Ceci change la donne de fond en comble ! Si Madame Smirnova possède un tel empire commercial, tous ces biens ont été acquis et créés sous le régime de la communauté de biens du mariage ! En vertu du Code de la famille, mon client a droit à cinquante pour cent de l’intégralité de cette société, de ses bénéfices accumulés et de sa valeur d’actifs ! C’est le patrimoine commun ! Nous exigeons immédiatement le gel des comptes et le partage de moitié de la Maison Kapitolina ! »

Un éclair de soulagement désespéré traversa le regard de Valentin. Il se redressa sur sa chaise, son arrogance naturelle tentant de refaire surface par pur réflexe de prédation. « Oui ! C’est mon argent ! C’est fait pendant notre mariage ! J’ai droit à ma moitié ! »

Maître Andréïevitch laissa échapper un soupir presque las, s’avança d’un pas vers la barre et reprit la parole :

« Pas si vite, Maître Voronov. Permettez-moi de vous lire la suite des pièces versées au dossier, que vous auriez pu consulter si vous n’aviez pas fait preuve d’un amateurisme aussi confondant dans l’instruction de cette affaire. »

Andréïevitch sortit une chemise bleue de sa serviette.

« Dès 2020, Madame Smirnova a financé l’intégralité de ses investissements initiaux grâce à une donation expresse, notariée et enregistrée, provenant de la succession directe de sa grand-mère maternelle, Madame Varvara Ilinichna Belova, portant sur un bien immobilier propre aliéné pour un montant de deux millions deux cent mille roubles. Tous les actes d’acquisition de matériel, sans exception, comportent une clause expresse de remploi de fonds propres issus de biens successoraux exclusifs. Conformément à l’article 36 du Code de la famille, les biens acquis au moyen de fonds propres appartenant exclusivement à l’un des conjoints ne tombent jamais dans la communauté maritale. »

Voronov balbutia : « Mais… les bénéfices… l’enrichissement pendant l’union… »

« Quant à la structure sociétale », poursuivit Andréïevitch d’une voix tranchante qui coupait l’air comme une faux, « elle a été sanctuarisée sous l’égide d’une convention de trust familial irrévocable au bénéfice exclusif des trois enfants du couple. Les parts d’exploitation ne confèrent à Madame Smirnova qu’un mandat social de gestion et d’usufruit inaliénable. Il n’y a aucun actif matrimonial partageable ici. Aucun. Monsieur Smirnov ne peut prétendre à un seul kopeck de cette entreprise. »

« C’est impossible ! » hurla soudainement Valentin, perdant tout contrôle, frappant du poing sur la table de la défense. « Elle était dans ma cuisine ! Elle faisait des crêpes pour les gosses ! Elle me demandait l’argent pour le beurre ! Elle n’avait rien ! Rien du tout ! C’est une voleuse, elle m’a trompé, elle m’a caché son fric pendant que je me tuais à la tâche ! »

« Silence immédiat, Monsieur Smirnov ! » tonna la juge Petrova en brandissant son maillet avec une autorité foudroyante. « Un mot de plus et je vous fais expulser sur-le-champ pour outrage à magistrat et trouble à l’audience ! Asseyez-vous ! »

Valentin s’affaissa lourdement sur sa chaise, le souffle court, les tempes battantes. Il respirait avec difficulté, comme s’il venait de recevoir un coup de massue en pleine poitrine.

Andréïevitch ne s’arrêta pas là. Il avait gardé le coup le plus fatal pour la fin.

« Mais puisque Monsieur Smirnov évoque si chaleureusement la transparence financière et les devoirs conjugaux », reprit mon avocat avec un sourire d’une politesse venimeuse, « nous avons également fait procéder, par voie de réquisition judiciaire préalable, à l’audit complet des comptes personnels et professionnels de Monsieur Valentin Smirnov sur les quatre dernières années. »

Le visage de Valentin passa du blanc au gris terreux.

« Que découvre-t-on dans les relevés bancaires de cet époux si généreux ? » demanda Andréïevitch en agitant un volumineux classeur noir. « On découvre que Monsieur Smirnov a dissimulé à son épouse la perception de primes trimestrielles substantielles, représentant plus de six millions de roubles sur trois ans. On découvre surtout qu’il a détourné l’argent de la communauté pour financer le train de vie d’une tierce personne ici présente dans la salle. »