J’ai regardé Monique. La vieille dame me fixait avec une terreur sincère dans les yeux. Elle s’imaginait déjà dans un foyer, expulsée, ses bibelots sur le trottoir.
— Monique, vous avez été injuste avec moi pendant dix ans. Vous m’avez traitée comme une intruse sans manières qui ne méritait pas votre fils parfait. Mais je ne vous jetterai pas dehors. Vous resterez ici. Nous allons signer un bail officiel la semaine prochaine chez Maître Verrier. Le loyer sera de quatre cent cinquante euros par mois, ce qui couvrira exactement vos charges et la taxe d’enlèvement des ordures. Le reste du crédit, je le prendrai à ma charge jusqu’à la fin de l’année pour vous laisser le temps de vous organiser. Mais à partir de janvier, si votre fils veut continuer à être un bon fils, c’est lui qui vous versera les trois cent cinquante euros restants. Sur son salaire. Pas sur le mien.

Monique a ouvert la bouche, mais aucun son n’est sorti. Elle a juste hoché la tête, vaincue, humiliée, mais soulagée de ne pas perdre son foyer.

Je me suis tournée vers Baptiste. Il était livide, appuyé contre le mur comme s’il n’avait plus la force de tenir debout. Le masque était tombé. Devant sa mère qui ne pouvait plus le regarder, devant sa sœur qui le méprisait ouvertement, il n’était plus le brillant agent immobilier de la métropole lyonnaise. Il n’était plus qu’un petit cadre surendetté, vaniteux et lâche, dont la vie d’artifice venait d’exploser en plein vol.

— Mes affaires seront prêtes ce week-end, ai-je conclu. La maison de Bron est à moi, acquise avant le mariage. Les serrures seront changées lundi à huit heures du matin. Tes cartons seront dans le garage. Tu pourras venir les chercher avec ta BMW. Si tu as encore de quoi payer l’essence.

Je n’ai pas attendu de réponse. J’ai salué d’un signe de tête, franchi la porte d’entrée et refermé derrière moi.

Dehors, la nuit tombait sur Saint-Priest. L’air d’octobre était frais, vif, d’une limpidité presque piquante. J’ai inspiré une grande goulée d’air frais, sentant pour la première fois depuis des mois le poids écrasant de cette mascarade quitter mes épaules.

Le divorce a été prononcé six mois plus tard, par consentement mutuel. L’avocat de Baptiste a tenté au début de réclamer une prestation compensatoire, mais face aux relevés bancaires détaillés que nous avons produits devant le juge — démontrant qu’il avait vécu au-dessus de ses moyens pendant dix ans aux crochets de son épouse tout en dissimulant ses dettes —, il a très vite fait marche arrière pour éviter une procédure pour dol et dissimulation d’actifs. Baptiste a dû vendre sa berline pour rembourser ses découverts et s’installer dans un petit deux-pièces mansardé à Villeurbanne. Sa collègue de vingt-six ans n’est pas restée longtemps après la vente de la voiture.

Roxane a retiré Mathis de Sainte-Cécile. Il est entré au collège public de son quartier, où, contre toute attente, ses notes se sont nettement améliorées et où il a fini par se faire de vrais amis, loin de l’élitisme artificiel que sa mère lui imposait. Elle a payé son assurance auto elle-même, travaillant quelques heures supplémentaires le samedi chez un toiletteur pour chiens. Elle ne m’a plus jamais appelée pour me demander de l’argent. Mais un an après notre rupture, le jour de Noël, j’ai reçu une carte postale sobre dans ma boîte aux lettres. À l’intérieur, trois mots écrits de sa main : « Merci pour Mathis. »

Quant à moi, ma tournée a continué de grandir. En 2027, j’ai acheté deux utilitaires supplémentaires et embauché Marc comme directeur d’exploitation de notre nouveau quai à Saint-Fons. Chaque matin, à quatre heures, quand les rues de Lyon sont encore plongées dans l’obscurité et que mes chauffeurs chargent les premiers chariots de linge stérile sous les néons blancs du dépôt, je regarde les camions s’éloigner dans la nuit.

Mon travail est exigeant, parfois rude, et il ne s’embarrasse pas de grands discours autour d’une table familiale. Mais il repose sur une vérité simple, la seule qui vaille à mes yeux : chaque facture est payée, chaque engagement est tenu, et je ne dois ma liberté à personne.