Il n’a rien dit. Il a passé une main nerveuse dans ses cheveux.
— J’ai eu des frais, a-t-il fini par bredouiller. Des placements qui n’ont pas encore rapporté. Des frais de représentation pour l’agence. Le marché immobilier est au ralenti depuis un an, tu le sais très bien, les commissions ont chuté de moitié…
— Et pourtant, tu as changé de voiture en février.
— J’ai besoin d’une voiture décente pour emmener les acheteurs visiter des villas à Caluire ! Je ne peux pas arriver en Kangoo comme toi !
— Mon Kangoo est payé depuis quatre ans, Baptiste. Et il rapporte de l’argent chaque jour ouvrable. Ta berline te coûte sept cent cinquante euros de loyer par mois pour faire illusion. Et c’est pour ça que tu n’as pas pu payer Sainte-Cécile ce matin.
Il a serré les poings, le regard fuyant.
— Je vais m’arranger. Je vais demander une avance à mon patron. Mais en attendant, tu rétablis les prélèvements. Pour Mathis. Et pour le box. Juste pour ce mois-ci. Roxane est au bord de la crise de nerfs, elle est allée voir ma mère en larmes. Ma mère a soixante-quinze ans, Claire ! Tu veux lui provoquer une attaque ?
— Non. Je veux juste qu’elle sache la vérité. Et elle va la savoir, Baptiste. Parce que le loyer de son appartement de Saint-Priest arrive à échéance le premier du mois prochain. Et je ne vais pas le régler non plus.
Son visage s’est décomposé. Une pâleur cadavérique a envahi ses joues.
— Tu ne ferais pas ça. Tu ne vas pas mettre ma mère à la rue.
— Je ne mets personne à la rue. L’appartement m’appartient. Si Monique veut continuer à y habiter, elle devra me verser un loyer. Huit cents euros. C’est le prix des charges et du crédit. Elle a une retraite de réversion de son mari et sa propre pension, elle touche mille quatre cents euros par mois. Elle peut payer. Mais elle ne pourra plus s’acheter trois paires de chaussures par mois ni partir en cure thermale à Aix-les-Bains en disant à toutes ses amies que son fils adoré s’occupe de tout.
Baptiste a reculé d’un pas, comme si je venais de le frapper physiquement.
— Tu es un monstre de froideur, a-t-il murmuré avec une répulsion sincère. Je savais que tu n’avais pas de cœur, mais à ce point… Je comprends pourquoi je ne t’aime plus. Je comprends pourquoi je devais partir.
— Tu partais déjà, Baptiste. Dimanche soir, tu as voulu faire ton spectacle. Tu as voulu être le prince qui répudie la reine stérile et austère devant sa cour admirative. Tu as juste oublié de vérifier qui payait le château. Maintenant, sors de mon bureau. J’ai deux tournées d’urgence à planifier pour le bloc pédiatrique.
Il est sorti. À travers la vitre, je l’ai vu traverser le quai, bousculer presque Marc qui ne s’est pas écarté d’un millimètre, puis remonter dans sa BMW rutilante et démarrer en faisant crisser les pneus.
Le vendredi a été la journée de la confrontation finale.
Roxane avait convoqué un conseil de famille d’urgence chez Monique, à Saint-Priest. Elles n’avaient pas osé revenir chez moi, et Baptiste leur avait visiblement raconté une version édulcorée de notre échange, prétendant que j’avais « perdu la tête » et que je cherchais à les ruiner par jalousie envers sa nouvelle vie. Car oui, le bruit avait fini par courir : Baptiste avait une maîtresse depuis huit mois, une jeune négociatrice de vingt-six ans récemment embauchée dans son agence, avec qui il prévoyait de s’installer à la Croix-Rousse. C’était pour elle qu’il dépensait ses commissions dans des dîners fins, pour elle qu’il soignait son allure, et c’était elle qui lui avait sans doute insufflé ce mépris arrogant pour ma vie de labeur logistique.
Vers dix-sept heures, alors que je venais de signer les bons de sortie des utilitaires, j’ai reçu un appel de Monique.
— Claire. Il faut que tu viennes. Tout de suite.
Sa voix n’était plus hautaine. Elle tremblait.
— Je n’ai rien à faire chez vous, Monique.
— Si. Baptiste est là. Roxane aussi. Le directeur de l’école de Mathis a appelé le cabinet vétérinaire tout à l’heure. Il a dit des choses… des choses que je ne comprends pas. Il faut que tu viennes t’expliquer.
— J’arrive dans une demi-heure. Ne touchez à rien.
Je suis montée dans ma propre voiture, une modeste Peugeot 308 de fonction, propre mais sans fard. Sur la route de Saint-Priest, j’ai repensé à toutes ces années. Dix ans de mariage. J’avais aimé Baptiste. Vraiment aimé. Au début, il avait cette légèreté qui me manquait, moi qui avais dû reprendre l’entreprise de mon oncle à vingt-six ans avec des dettes jusqu’au cou et travailler quatre-vingts heures par semaine pour sauver les emplois de six personnes. Il était souriant, élégant, il savait parler aux gens, commander le bon vin au restaurant, détendre l’atmosphère. J’avais cru que sa famille serait la mienne.
Mais très vite, j’avais compris que dans cette famille-là, l’apparence était une religion. On préférait s’endetter sur trois générations plutôt que d’admettre qu’on n’avait pas les moyens de rouler en berline allemande ou d’inscrire son fils dans une école huppée. Et Baptiste était le grand prêtre de cette mascarade. Pour maintenir son statut d’enfant prodige, de pilier héroïque qui sauvait sa mère et sa sœur des difficultés de la vie, il s’était appuyé sur mon travail acharné, détournant silencieusement le fruit de mes nuits blanches et de mes matins glacés sur les quais de chargement pour nourrir son propre ego.
Et le pire, c’est que je l’avais laissé faire. Par culpabilité, peut-être. Par habitude. Parce qu’il était plus simple de signer un chèque que d’affronter une dispute un dimanche après-midi.
C’était terminé.
Quand je suis entrée dans le petit rez-de-chaussée de Saint-Priest, l’atmosphère était irrespirable.