Monique était assise sur son canapé en velours beige, les yeux rougis, un paquet de mouchoirs froissés sur la table basse. Roxane marchait de long en large dans le salon, les bras croisés, le visage défait, son uniforme d’assistante vétérinaire encore sur le dos. Baptiste était adossé contre le buffet, les bras croisés, regardant fixement par la porte-fenêtre qui donnait sur le jardinet. Mathis n’était pas là ; ils l’avaient laissé chez une voisine.
Dès que j’ai franchi le seuil, Roxane s’est arrêtée net.
— Le directeur a dit que tu payais depuis trois ans.
Sa voix n’était pas agressive. Elle était brisée.
— Il a dit que Baptiste n’avait jamais été inscrit comme payeur légal. Que le prélèvement automatique venait d’un compte ouvert au nom de « Transports Claire Morand EURL ». Que tu avais même payé les sorties scolaires en Angleterre et les manuels de latin.
Elle a tourné la tête vers son frère.
— Baptiste m’a dit… Il m’a toujours dit que c’était lui qui s’en occupait sur ses primes de vente. Il me disait : « T’inquiète pas sœurette, Mathis aura la meilleure éducation, son tonton gère ça. »
Baptiste n’a pas bougé. Sa mâchoire s’est contractée, mais il a continué à fixer le gazon dehors.
— C’est vrai, ai-je dit simplement en posant mon sac sur une chaise. C’est mon entreprise qui payait. Je régularisais chaque mois sur mon compte courant personnel pour que ce ne soit pas un abus de bien social. C’était mon argent, Roxane. Pas un centime ne venait de Baptiste.
Monique a gémi doucement sur le canapé, portant une main à son cœur.
— Et l’appartement ? a-t-elle demandé d’une voix étranglée. Baptiste m’a dit… Il m’a dit qu’il avait acheté ce logement pour mes vieux jours. Qu’il remboursait la banque chaque mois pour que je sois tranquille.
— Baptiste ne rembourse rien, ai-je répondu sans méchanceté mais sans pitié. Le crédit est à mon nom. Le bien m’appartient à quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Votre fils n’a jamais versé une seule mensualité complète. Quand il a essayé au début, son compte a été rejeté, et c’est moi qui ai couvert le découvert pour lui éviter l’interdit bancaire.
Monique s’est tournée vers son fils, incrédule, les lèvres tremblantes.
— Baptiste ? Dis quelque chose. Dis-lui qu’elle ment. Dis-moi que c’est toi qui me loges.
Le silence qui a suivi a été plus violent que n’importe quel cri.
Baptiste s’est redressé lentement. Il avait le regard d’une bête acculée, ce mélange de honte, de haine et de panique absolue qui saisit les imposteurs lorsqu’on allume brutalement la lumière sur leur petit théâtre.
— Elle a tout calculé, a-t-il sifflé entre ses dents, pointant un index tremblant vers moi. Elle a tout manigancé pour nous détruire ! Elle a toujours détesté notre famille parce que chez nous, il y a de la vie, il y a de l’affection, alors que chez elle, il n’y a que des chiffres et des camions ! Elle a payé pour pouvoir nous tenir ! Pour pouvoir nous humilier aujourd’hui !
— Baptiste, tais-toi, a murmuré Roxane.
— Quoi, tais-toi ? Tu vas la défendre, elle ? Après ce qu’elle nous fait ?
— Tais-toi ! a hurlé Roxane d’un coup, les larmes jaillissant de ses yeux. Tu nous as menti ! Pendant des années ! Tu m’as laissée remercier le ciel d’avoir un frère aussi généreux ! Tu m’as laissée regarder Claire de haut tous les dimanches parce qu’elle sentait le gasoil et qu’elle n’avait pas le temps de venir aux déjeuners de famille ! Tu m’as dit l’année dernière qu’elle était radine parce qu’elle n’avait pas voulu participer au cadeau commun pour les soixante-quinze ans de maman, alors qu’elle payait déjà le toit au-dessus de sa tête et l’école de mon fils !
Elle tremblait de tout son corps. C’était une colère sourde, profonde, celle d’une sœur qui réalise qu’elle n’a été que l’accessoire de la vanité d’un frère médiocre.
— Je voulais vous aider ! a hurlé Baptiste, perdant totalement contenance. Je voulais que vous soyez fiers de moi ! Qu’est-ce que ça changeait, bordel ? L’argent rentrait dans la maison ! Elle en a trop de toute façon ! Elle brasse des centaines de milliers d’euros avec ses hôpitaux, elle ne sait même pas quoi en faire ! Elle n’a pas d’enfants, elle n’achète jamais de fringues, elle passe sa vie dans un hangar ! Qu’est-ce que ça pouvait lui foutre de payer l’école de Mathis ?
Cette phrase est restée suspendue dans la pièce comme une tache indélébile.
Monique a baissé les yeux, accablée, incapable de regarder son fils. Roxane a essuyé ses joues d’un revers de manche brutal, le dégoût peint sur les traits.
— Voilà qui tu es, Baptiste, ai-je dit très doucement. Dimanche soir, tu as voulu divorcer publiquement pour prouver à ta famille que tu étais un homme libre, que tu ne te laissais pas dominer par une femme qui gagne plus que toi. Tu as voulu faire le malin devant ta mère et ta sœur. Tu as eu ce que tu voulais. Tu es libre.
J’ai sorti une chemise cartonnée de mon sac et je l’ai posée sur la table basse, devant Monique.
— Voici les papiers. Pour Sainte-Cécile, le trimestre est payé jusqu’au trente octobre. Roxane, tu as trois semaines pour trouver une solution, demander une bourse ou inscrire Mathis au collège public de ton secteur. Je ne paierai plus un euro. Pour l’assurance de ta voiture, le contrat s’arrête mardi prochain si tu ne règles pas les cinq cent soixante-dix euros d’arriérés. Pour le box des outils de votre père, le cadenas sera posé vendredi prochain si Baptiste ne paie pas les deux cent quarante euros. Et pour cet appartement…