Les quatre jours suivants furent un chef-d’œuvre de duplicité. Luca a continué de jouer son rôle de futur marié comblé et de parrain confiant. Il a convoqué Marco Rossi pour lui confier la coordination générale de la sécurité du convoi nuptial.
« Marco », lui avait-il dit dans son bureau en lui versant un verre de scotch vieux de vingt ans, « je te confie ma vie samedi. Comme toujours. »
Marco avait souri, levant son verre sans l’ombre d’une hésitation : « Jusqu’à la mort, frérot. Tu le sais. »
« Oui. Jusqu’à la mort », avait répondu Luca en buvant d’un trait.
Le samedi matin est arrivé sous un ciel d’ardoise typique de la région des Grands Lacs, lourd d’une pluie d’automne menaçante. La basilique Saint-Barthélemy, une forteresse de pierre néogothique aux vitraux sombres, était entourée de berlines noires étincelantes et de dizaines d’hommes en costume sur mesure portant des oreillettes de sécurité. L’élite de la pègre de Chicago, des magistrats corrompus, des capitaines d’industrie et des banquiers véreux s’entassaient sur les bancs de chêne ciré.
À onze heures moins le quart, Luca Moretti attendait dans la sacristie, comme le prévoyait le protocole. Il portait un smoking noir d’une élégance absolue. Autour de lui, le silence de l’église n’était troublé que par les murmures étouffés des invités dans la nef et les accords lointains des grandes orgues qui s’échauffaient.
La lourde porte en chêne clouté de la sacristie s’est ouverte avec un grincement discret. Marco Rossi est entré, refermant le pêne derrière lui. Il avait la main droite glissée sous le pan de sa veste de costume.
« C’est presque l’heure, Luca », a dit Marco d’une voix sourde. « Vanessa est arrivée dans sa limousine. Elle est magnifique. »
Luca ne s’est pas retourné immédiatement. Il fixait le grand crucifix en bronze suspendu au mur de pierre. « Tu te souviens du serment que nous avons prêté à dix-sept ans sur les quais de Navy Pier, Marco ? »
Marco a marqué un temps d’arrêt, ses doigts se resserrant sous son tissu. « Nous avions juré que personne ne se mettrait jamais entre nous. Que celui qui trahissait paierait de son sang. Pourquoi tu repenses à ça maintenant ? »
Luca s’est retourné avec une lenteur calculée. Son regard n’exprimait ni colère ni tristesse. Seulement le vide sidéral d’un juge qui a déjà signé la sentence.
« Parce que je me demande à quel moment précis tu as estimé que la chair de Vanessa et les quais de Calumet valaient le prix de ton âme. »
Marco a blêmi. En une fraction de seconde, il a compris que son plan avait été éventé. Ses réflexes forgés dans les ruelles ont pris le dessus : il a dégainé son pistolet muni d’un silencieux avec une rapidité fulgurante.
Mais Luca n’a même pas esquissé un geste pour sortir une arme.
Avant que Marco ne puisse aligner le canon sur la poitrine de son ami, le rideau de velours recouvrant les confessionnaux s’est déchiré sous une rafale étouffée. Trois impacts ont perforé la clavicule, le genou et l’épaule droite de Marco. L’arme lui a échappé des mains dans un cliquetis sinistre sur les dalles froides. Le traître s’est effondré sur le marbre en poussant un hurlement rauque, son sang tachant les tapis liturgiques.
Deux hommes d’élite de la garde personnelle de Luca sont sortis de l’ombre, les canons fumants pointés sur la tête du blessé.
Luca s’est approché à pas lents, s’accroupissant près de son témoin qui crachait du sang et se tordait de douleur.
« Fais-le avant qu’il ne dise oui », a soufflé Luca à l’oreille de Marco. « C’était une phrase particulièrement poétique, tu ne trouves pas ? C’est elle qui te l’a soufflée sur l’oreiller, ou c’est toi qui manquais de patience ? »
« Luca… pitié… c’était son idée… les Bellini voulaient tout récupérer… ils allaient me tuer si je refusais… » suppliait Marco, la voix brisée par l’agonie.
« Tu aurais dû choisir de mourir debout sous leurs balles. Tu aurais au moins eu droit à un éloge funèbre digne de ce nom. » Luca a ramassé l’arme de Marco par le canon et l’a tendue à son chef de sécurité. « Pansez-le sommairement. Injectez-lui de quoi tenir debout dix minutes. Je veux qu’il assiste à la cérémonie. »
Dans la nef de la basilique, les deux cents invités se sont levés à l’unisson lorsque la marche nuptiale a retenti. Vanessa Bellini s’avançait sur le tapis blanc immaculé, drapée dans une création en dentelle de Venise d’une valeur inestimable, le visage dissimulé sous un voile transparent brodé de perles. Son père, Don Antonio Bellini, un patriarche aux cheveux d’argent et aux yeux froids de requin, marchait fièrement à ses côtés.
En arrivant au bas de l’autel, Vanessa a levé les yeux vers Luca. Il se tenait là, droit, impassible, souverain. Un soulagement immense a illuminé les traits de la mariée : si Luca était devant l’autel, c’est que Marco avait dû reporter l’attentat pour la sortie de l’église, sur les marches extérieures, où le chaos permettrait une fuite plus aisée. Elle s’est agenouillée à ses côtés avec une grâce parfaite.
Le prêtre a entamé les prières traditionnelles. Les minutes s’égrenaient, lourdes, presque irrespirables pour ceux qui savaient écouter les faux silences.
Arrivé au moment crucial du consentement, le prêtre s’est tourné vers l’assemblée, récitant la formule séculaire : « Si quelqu’un ici présent connaît une raison légitime pour laquelle ce mariage ne devrait pas être célébré, qu’il parle maintenant ou se taise à jamais. »
Un silence rituel est tombé sur la nef. Le prêtre reprenait déjà son souffle pour interroger le marié.
« Moi », a dit une voix claire et posée.
Ce n’était pas un invité. C’était Luca Moretti lui-même.
Un murmure d’incompréhension a parcouru l’église comme une traînée de poudre. Don Antonio s’est immédiatement redressé sur son banc au premier rang, le front plissé par un avertissement muet : « Luca, qu’est-ce que cela signifie ? C’est une plaisanterie de très mauvais goût. »