Pendant les deux heures de vol, Dominic fit asseoir Emily en face de lui. Des dossiers épais furent étalés sur la table en acajou : les registres d’expédition de Pharmaxis, les fiches médicales falsifiées de l’hôpital Mercy, les relevés de comptes bancaires aux îles Caïmans appartenant au docteur Gregory Vance. Chaque pièce du puzzle s’emboîtait parfaitement.

Mais il manquait un élément décisif : le flagrant délit. Le lien direct et irréfutable entre les deux frères et la falsification physique des injecteurs.

« Marcus Vance garde un laboratoire clandestin de contrôle de qualité dans les sous-sols du centre de distribution de Gary, dans l’Indiana, juste à la frontière de Chicago, » expliqua Dominic en pointant une carte satellite. « C’est là qu’ils reconditionnent les lots sabotés avant de les réinjecter dans les circuits civils et privés. C’est là que se trouve la matrice thermique qui a servi à graver cette marque. Si nous mettons la main dessus avec les registres originaux de l’hôpital Mercy qu’ils ont volés aux archives, nous les tenons à la gorge. »

« Et comment comptez-vous y entrer ? » demanda Emily. « En faisant exploser les portes ? »

Dominic eut un sourire carnassier. « Non. Gregory Vance est un lâche. Il a peur de son ombre depuis qu’il a appris que j’avais survécu au vol. Dès que nous atterrirons, Marco va lui faire une petite visite de courtoisie. Il comprendra très vite qu’il a tout intérêt à collaborer s’il ne veut pas tester lui-même l’un de ses injecteurs trafiqués. »

À trois heures du matin, dans un hangar désaffecté bordant le lac Calumet, la confrontation eut lieu.

Le docteur Gregory Vance, tremblant de tous ses membres, en pyjama sous son manteau de vison, était assis sur une chaise en fer au milieu d’un cercle de phares de berlines. Deux hommes de Dominic se tenaient derrière lui. Quand il vit Dominic Vale s’avancer dans la lumière, bien vivant, flanqué d’Emily Carter, le médecin poussa un gémissement d’animal traqué.

« Dominic… par pitié… je n’y suis pour rien ! C’est Marcus ! Il menaçait ma famille, il contrôlait tout ! »

Emily fit un pas en avant. Son regard était plus tranchant que le scalpel le plus affûté de son ancien bloc opératoire.

« Vous vous souvenez de moi, docteur Vance ? »

L’homme bégaya, ses yeux exorbités passant d’Emily au visage de pierre de Dominic. « Carter… Emily… Vous… vous étiez partie… »

« Vous avez juré sous serment que j’avais assassiné Julian Rivera, » dit-elle d’une voix d’une terrifiante neutralité. « Vous avez signé le rapport qui m’a retiré mon droit d’exercer. Vous avez laissé une gamine de vingt-six ans porter le poids d’un meurtre pour protéger les bénéfices de votre frère. Regardez-moi dans les yeux. »

Vance s’effondra en larmes, la morve au nez, dépouillé de toute cette morgue hautaine qu’il affichait jadis dans les couloirs de l’hôpital Mercy. « J’ai les registres… Les originaux sont dans le coffre du laboratoire de Gary. J’ai gardé les enregistrements des appels de Marcus me donnant l’ordre de falsifier les auto-injecteurs de Rivera et de faire disparaître les preuves matérielles. J’ai tout gardé comme assurance vie ! Je vous donne tout, mais ne me tuez pas ! »

Dominic posa une main lourde sur l’épaule du médecin brisé. « Vous ne mourrez pas ce soir, Gregory. Vous allez simplement faire exactement ce que vous auriez dû faire il y a quatre ans : dire la vérité. Mais cette fois, ce sera devant un parterre bien plus sélect qu’une simple commission de discipline. »

Le lendemain matin, le siège de Vale Maritime Holdings, un gratte-ciel de verre et d’acier dominant le fleuve Chicago, était en état de siège feutré.

Au soixantième étage, dans la grande salle du conseil d’administration aux parois de chêne sombre, les actionnaires et les membres du conseil étaient réunis autour de la table monumentale. En bout de table, assis avec une assurance arrogante, trônait Marcus Vance, PDG de Pharmaxis Logistics. Un homme élégant d’une cinquantaine d’années, aux cheveux argentés impeccablement lissés, arborant un costume trois-pièces sur mesure et un sourire de vainqueur.

« Messieurs, » déclarait Marcus d’une voix mielleuse en consultant sa montre de platine. « Le drame médical survenu hier à bord du vol privé de notre cher Dominic est une tragédie incommensurable pour nous tous. Mais les affaires ne sauraient attendre que son pronostic vital, hélas très engagé selon les derniers rapports médicaux de Little Rock, ne se stabilise. Le vote de transfert des pouvoirs d’administration et la validation de la fusion avec Pharmaxis doivent avoir lieu immédiatement pour garantir la pérennité de nos marchés d’exportation. »

Les administrateurs, hésitants, pour la plupart sous influence financière ou tétanisés par l’influence du cartel Vance, commençaient déjà à lever la main pour valider la résolution.

Soudain, les lourdes portes à double battant de la salle du conseil volèrent en éclats contre les butées de cuivre.

Le silence qui s’abattit sur l’assemblée fut si total qu’on aurait pu entendre une épingle tomber sur le tapis d’Aubusson.

Dominic Vale entra à grands pas. Il portait un costume noir immaculé, sa démarche était puissante, altière, sans l’ombre d’une hésitation. À sa droite se tenait Emily Carter, vêtue d’un tailleur pantalon sombre, la tête haute, le visage baigné d’une sérénité implacable. Derrière eux, encadré par deux agents fédéraux de l’antenne financière de Chicago et par Marco, le docteur Gregory Vance avançait comme un condamné à mort montant à l’échafaud.

Marcus Vance bondit de son fauteuil, son visage perdant instantanément toute couleur. « Dominic ?! Mais… c’est impossible… Vous étiez… »

« Mort ? » coupa Dominic d’une voix qui résonna comme le tonnerre dans la pièce close. « C’était effectivement le plan, n’est-ce pas, Marcus ? Un choc anaphylactique malheureux à dix mille mètres d’altitude, provoqué par un lot d’épinéphrine soigneusement altéré par vos soins. »

Un murmure horrifié parcourut les membres du conseil.