« Maman ? Tu me fais mal au bras. »

La petite voix ensommeillée de Lucy tira violemment Emily de sa stupeur. Elle relâcha immédiatement la pression de ses doigts sur l’épaule de sa fille, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes.

« Pardon, mon trésor… Ce n’est rien. Dors encore un peu. »

Emily regarda autour d’elle avec une terreur nouvelle. Les passagers fatigués qui attendaient leurs bus, le balayeur d’âge mûr qui poussait son chariot au bout du hall, les deux policiers municipaux qui buvaient un café près du distributeur automatique. Tout lui semblait soudain menaçant. Si ceux qui avaient saboté le traitement de Dominic Vale apprenaient qu’un témoin avait réussi à le sauver, et surtout qu’elle détenait la preuve matérielle de leur méthodologie, sa fille et elle ne passeraient pas la semaine.

Elle devait fuir plus loin. Ne pas monter dans ce car pour Nashville. Acheter un billet pour le fin fond du Montana ou de l’Oregon avec ses derniers dollars. Disparaître pour de bon.

Elle se leva, réveilla doucement Lucy et s’avança vers le guichet des billets.

Elle n’eut pas le temps de faire dix pas.

Deux silhouettes massives s’interposèrent silencieusement dans le couloir central. Ils ne portaient pas d’uniformes de police, mais des manteaux sombres coupés dans une laine lourde et impeccable. Leurs mains reposaient calmement dans leurs poches, une posture familière pour qui savait reconnaître l’assurance tranquille d’hommes armés d’armes automatiques silencieuses.

L’un d’eux était le colosse qui avait tenté d’enfoncer le second injecteur dans la cuisse de Dominic quelques heures plus tôt au-dessus de l’Oklahoma.

« Mademoiselle Carter, » dit l’homme d’une voix basse, sourde, dénuée de toute agressivité apparente mais chargée d’une gravité implacable. « M. Vale souhaite vous remercier personnellement. »

Emily fit un pas en arrière, attirant Lucy derrière ses jambes. « Je ne veux rien. J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait. Laissez-nous partir. »

« M. Vale n’a pas l’habitude de laisser des dettes de sang impayées, » répliqua le garde sans hausser le ton. « Et vous savez aussi bien que moi que deux berlines noires sans plaques surveillent la sortie ouest de cette gare depuis vingt minutes. Elles ne nous appartiennent pas. Si vous montez dans un bus, vous et la petite ne quitterez jamais l’Arkansas vivantes. »

Emily sentit le sol se dérober sous elle. « Qui sont-ils ? »

« Ceux qui pensaient que mon patron ne poserait plus jamais le pied sur terre. Venez avec nous. C’est le seul endroit où votre fille sera en sécurité ce soir. »

Une demi-heure plus tard, une berline blindée aux vitres teintées franchissait les grilles en fer forgé d’une immense propriété isolée sur les hauteurs boisées surplombant le fleuve Arkansas. Le domaine était ceinturé de caméras thermiques et d’hommes patrouillant avec des bergers allemands. Une forteresse éphémère.

À l’intérieur, le luxe était austère, presque clinique. Une suite médicalisée complète avait été installée dans le grand salon de l’aile est. Dominic Vale était assis sur le bord d’un lit articulé, perfusé à un soluté d’hydratation, le visage encore marqué par la fatigue et l’hypoxie, mais le regard déjà redevenu ce gouffre d’acier sombre qui faisait trembler les pontons du port de Chicago. Il portait un pantalon de toile noire et une chemise en lin sombre ouverte sur un pansement compressif au niveau de la cuisse.

Quand Emily entra, tenant Lucy par la main, Dominic leva les yeux. Il fit un geste de la main et ses lieutenants quittèrent la pièce sans un mot, fermant les lourdes portes de chêne derrière eux. Seule une infirmière privée resta en retrait, avant qu’il ne lui ordonne également de sortir d’un simple mouvement de tête.

« Votre fille peut aller dans la pièce voisine, » dit Dominic, la voix encore légèrement éraillée par le traumatisme respiratoire. « Il y a des gâteaux, du jus de pomme et des dessins animés sur grand écran. Mes hommes ne la quitteront pas des yeux, mais ils ne lui feront aucun mal. Sur mon honneur. »

Emily hésita, regarda le visage innocent de sa fille qui luttait contre le sommeil, puis hocha la tête. L’un des hommes de confiance de Vale, un quinquagénaire au regard bienveillant nommé Marco, emmena doucement Lucy dans le salon adjacent en lui promettant une boîte entière de chocolats.

La porte se referma. Emily et Dominic se retrouvèrent seuls.

« Vous m’avez sauvé la vie, Emily, » commença Dominic en fixant la jeune femme avec une intensité troublante. « Mes médecins à l’hôpital de Little Rock ont confirmé ce que vous aviez diagnostiqué en plein vol. Si mon garde du corps avait injecté ce second produit, ou si vous n’aviez pas trouvé l’épinéphrine pure dans la trousse de bord, mon cœur aurait lâché en moins de quatre-vingt-dix secondes. Vous étiez infirmière. »

« Je l’étais, » répondit-elle froidement, refusant de s’asseoir sur le fauteuil de cuir qu’il lui désignait. « Ce n’est plus le cas. »

« Je sais tout de vous, » poursuivit Dominic en prenant une gorgée d’eau minérale. « Il a fallu quarante-cinq minutes à mes analystes pour retracer votre visage à partir des caméras du terminal. Emily Carter, trente ans. Ancienne brillante interne en soins intensifs à Mercy Hospital. Radiée il y a quatre ans pour faute professionnelle lourde ayant entraîné la mort de Julian Rivera, le fils d’un syndicaliste local. Depuis, vous travaillez comme femme de ménage de nuit à Phoenix pour moins de douze dollars de l’heure en élevant seule une enfant de quatre ans. »

Une colère sourde, longtemps contenue, embrasa les yeux d’Emily. « Si vous savez tout cela, pourquoi m’avoir amenée ici ? Pour me donner une liasse de billets sales et me renvoyer dans ma misère ? Gardez votre argent, monsieur Vale. Votre monde ne m’intéresse pas. Tout ce qu’il m’a apporté, c’est la ruine. »

Elle fit mine de se détourner, mais s’arrêta net.

Elle plongea sa main dans sa poche, en ressortit l’auto-injecteur défaillant et le lança avec force sur le lit, aux pieds de Dominic.