— Vous allez demander son départ.
Amina ne répondit pas.
Il comprit.
— Et Charlotte ?
— Charlotte n’est pas administratrice.
— Mais l’incident—
— L’incident sera traité séparément.
Antoine hocha la tête.
Puis demanda :
— Pourquoi vous n’avez pas porté plainte ?
Amina resta silencieuse.
Il se reprit.
— Vous n’avez pas encore porté plainte.
— C’est exact.
— Pourquoi ?
Amina regarda les lumières de Paris derrière les vitres.
— Parce que je veux comprendre si Charlotte est capable de changer avant de décider ce que je veux faire de cet acte.
Antoine sembla surpris.
— Vous lui laissez une chance ?
Amina tourna vers lui un regard calme.
— Ne confondez pas absence de vengeance et absence de conséquence.
PARTIE III — LA CHUTE DES BEAUMONT
Le conseil du Groupe Beaumont se réunit un vendredi matin dans un immeuble du huitième arrondissement.
Charles Beaumont arriva en premier.
Soixante-six ans.
Costume gris.
Cheveux blancs parfaitement coiffés.
Une façon de parler qui donnait l’impression qu’il avait toujours raison avant même d’avoir terminé sa phrase.
Il salua les administrateurs.
Puis vit Amina.
Son sourire changea.
— Madame Diallo.
— Monsieur Beaumont.
— J’aurais préféré que nous évitions cette mise en scène.
Amina regarda la table.
— Nous sommes dans une salle de conseil.
— Vous savez ce que je veux dire.
— Oui.
Charles s’assit.
Antoine entra quelques minutes plus tard.
Charlotte ne vint pas.
Le rapport d’audit fut distribué.
Charles ne prit que cinq minutes avant de commencer à contester.
— Ces chiffres sont interprétés de manière hostile.
Sophie Kern répondit calmement :
— Les chiffres n’ont pas d’intention.
— Vos conclusions en ont.
— Elles reposent sur les pièces comptables.
Charles regarda Amina.
— Tout cela à cause d’un incident ridicule dans une boutique ?
Antoine tourna brutalement la tête.
— Papa.
Charles continua.
— Charlotte a perdu son sang-froid. Elle s’est excusée.
Amina ne broncha pas.
— L’audit avait commencé avant l’incident.
Charles se figea.
— Pardon ?
— La visite à Varenne faisait partie d’un examen préparatoire.
Cette information changea la dynamique.
Charles regarda son fils.
— Tu le savais ?
Antoine répondit :
— Depuis quelques jours.
Charles se tourna vers Amina.
— Donc vous avez utilisé Charlotte comme prétexte.
— Non.
Amina posa une main sur le rapport.
— Votre comptabilité suffisait.
Le ton resta calme.
Ce qui le rendit plus humiliant pour Charles que n’importe quel affrontement.
Il se mit à attaquer l’audit.
Puis les méthodes.
Puis Meridian.
Puis Amina.
Quand rien ne fonctionna, il passa à l’argument qu’il utilisait depuis toujours.
La famille.
— Antoine, tu ne vas pas laisser des gens extérieurs détruire ce que ton grand-père a construit.
Antoine resta silencieux.
Charles insista.
— Tu es un Beaumont.
Amina observa.
Antoine regarda son père.
Puis le dossier.
— Justement.
Charles fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Justement parce que je suis un Beaumont, je ne peux pas prétendre que ça n’existe pas.
Charles pâlit.
— Tu n’as aucune idée de ce que j’ai fait pour cette famille.
— Si.
Antoine parla doucement.
— C’est le problème. Je commence à comprendre.
Charles se leva.
— Tu crois qu’elle va te sauver ?
Il désigna Amina.
— Tu crois que Meridian veut protéger Varenne ? Ils veulent les actifs. Les murs. Les marques. Ils veulent tout acheter à bas prix.
Amina ne répondit pas immédiatement.
Puis :
— C’est une accusation sérieuse.
— Mais vraie.
— Alors votez pour une expertise indépendante de Meridian.
Charles s’arrêta.
Amina poursuivit :
— Choisissez un cabinet externe. Donnez-lui accès aux données. Si notre analyse est fausse, je recommande moi-même la levée du gel.
Le silence tomba.
Charles ne répondit pas.
Antoine comprit.
— Tu ne veux pas d’audit indépendant.
Son père le regarda avec colère.
— Parce que c’est inutile.
— Non.
Antoine secoua la tête.
— Parce qu’il trouvera la même chose.
Charles frappa la table de la paume.
— Assez !
Tout le monde se figea.
Amina, elle, ne bougea pas.
Charles tourna vers elle un regard dur.
— Vous êtes entrée dans notre monde depuis quelques années et vous pensez pouvoir décider de ce qui mérite d’exister.
Amina le regarda.
— Je suis entrée dans votre monde ?
Le ton était toujours calme.
Charles comprit trop tard.
Amina continua :
— Les ateliers sont-ils votre monde, Monsieur Beaumont ?
Silence.
— Les couturières qui travaillent depuis trente ans chez Varenne sont-elles votre monde ?
Elle désigna le rapport.
— Les salariés dont les primes ont été gelées pendant que BMC Advisory facturait quatre cent quatre-vingt mille euros par trimestre ?
Charles ne répondit pas.
— Ou votre monde est-il seulement celui des personnes dont le nom apparaît sur la holding ?
Antoine baissa les yeux.
Amina poursuivit :
— Je ne suis pas ici pour détruire la Maison Varenne.
Elle regarda chaque administrateur.
— Je suis ici pour empêcher votre famille de l’entraîner avec elle.
Le vote eut lieu vingt minutes plus tard.
Charles Beaumont fut suspendu de ses fonctions exécutives.
Trois administrateurs demandèrent sa démission.
Une enquête judiciaire indépendante fut transmise aux conseils compétents.
Antoine conserva temporairement son mandat, mais sous supervision.
Il accepta.
Sans négocier.
Charles quitta la salle sans regarder son fils.
En passant devant Amina, il s’arrêta.
— Vous pensez avoir gagné ?
Amina leva les yeux.
— Ce n’est pas une compétition.
— Ça l’est toujours.
Amina le regarda longuement.
— C’est peut-être pour cela que vous avez perdu.
Charles partit.
Pendant ce temps, Charlotte traversait une crise différente.
Elle n’avait pas perdu d’argent.
Pas encore.
Elle avait perdu quelque chose qu’elle croyait plus solide.
L’image d’elle-même.
Les premiers jours, elle s’était répétée qu’elle avait simplement été stressée.
Provoquée.
Humiliée.
Puis elle avait revu mentalement la scène.
Amina devant la robe.
Son propre regard.
La remarque sur les prix.
La phrase :
Vous n’avez rien à faire dans cette boutique.
La gifle.
Plus elle y pensait, moins elle pouvait se raconter une version confortable.