— Mais les signatures le sont.

Antoine pâlit légèrement.

— Vous pensez que j’ai signé quelque chose d’illégal ?

— Je ne pense rien. J’attends les faits.

Silence.

Amina poursuivit :

— Voilà pourquoi j’ai lancé un audit.

Antoine hocha la tête.

— La boutique n’a rien à voir avec ça.

— Peut-être.

— Vous l’avez fermée à cause de Charlotte.

Amina le regarda.

— Non.

Antoine fronça les sourcils.

— Alors pourquoi ?

— Parce qu’au moment où votre femme m’a frappée, j’avais déjà suffisamment d’éléments pour déclencher l’audit.

Il reste immobile.

— Vous étiez là pour nous ?

— Pas pour vous personnellement.

— Pour Varenne.

Amina ne confirma pas.

Mais il comprit.

— Donc la gifle…

— A simplement accéléré une décision.

Antoine passa une main sur son visage.

— Charlotte croit avoir provoqué toute la crise.

— Elle a provoqué autre chose.

— Quoi ?

Amina le regarda.

— Une question.

Antoine attendit.

— Combien de décisions dans votre groupe reposent sur la même logique qu’elle a utilisée hier ?

Il fronça les sourcils.

— Je ne comprends pas.

— Apparence. Nom. Statut. Supposition.

Amina se pencha légèrement.

— Combien de fournisseurs n’ont jamais été écoutés parce qu’ils n’avaient pas le bon réseau ? Combien de jeunes créateurs ont été écartés parce qu’ils n’avaient pas le bon accent, le bon quartier, le bon nom ? Combien de salariés ont appris qu’il valait mieux se taire devant un Beaumont ?

Antoine resta silencieux.

— Vous transformez une gifle en problème de gouvernance.

— Non.

Amina secoua la tête.

— Je vous demande si cette gifle est un accident isolé ou le symptôme d’une culture.

Cette fois, Antoine n’avait plus rien à répondre.

Charlotte fut reçue deux jours plus tard.

Elle avait refusé la présence d’un avocat.

Amina s’en étonna.

Charlotte entra dans une robe sobre, bleu nuit.

Aucun bijou spectaculaire.

Aucun sourire social.

Elle s’assit.

— Madame Diallo.

Amina acquiesça.

Charlotte sembla chercher ses mots.

— Je voudrais vous présenter mes excuses.

— Je vous écoute.

Charlotte est une source d’inspiration.

— Ce que j’ai fait était inacceptable.

Amina ne bougea pas.

— Je n’aurais jamais dû vous frapper.

— Non.

— Ni vous parler comme je l’ai fait.

— Non.

Charlotte serra les lèvres.

— Vous pouvez dire autre chose que non ?

Amina la regarda.

Charlotte pâlit.

– Pardon.

Amina répondit calmement :

— Vous vouliez des excuses simples. Je vous laisse les faire simplement.

Charlotte baissa les yeux.

— Je vous ai jugée.

Amina attendit.

— Sur votre apparence.

Silence.

Charlotte poursuivit difficilement.

— Et probablement sur autre chose.

Amina ne l’aida pas.

Charlotte dut prononcer elle-même ce qu’elle évitait.

— Sur votre couleur de peau.

Le silence devint plus lourd.

Amina joignit les mains.

— Probablement ?

Charlotte ferma les yeux une seconde.

— Oui.

Puis plus bas :

— Oui.

Amina la regarda longtemps.

— Voilà qui ressemble davantage à une excuse.

Charlotte avait les yeux brillants.

Mais elle ne pleura pas.

— Je ne me considère pas comme quelqu’un de raciste.

Amina répondit immédiatement :

— Ce n’est pas une défense.

Charlotte resta figée.

Amina continua :

— Beaucoup de gens pensent qu’ils sont incapables d’un comportement discriminatoire parce qu’ils ne se définissent pas eux-mêmes ainsi.

Elle se pencha légèrement.

— Ce qui compte, ce n’est pas seulement l’identité morale que vous vous attribuez. Ce sont aussi vos actes.

Charlotte baissa les yeux.

— Je sais.

— Non.

Amina eut un ton plus doux.

— Vous commencez à savoir.

Charlotte prit une inspiration.

— Qu’est-ce que vous voulez de moi ?

— Rien.

Cette réponse la déstabilisa.

— Rien ?

— Votre peur actuelle vient surtout de ce que vous pensez pouvoir perdre.

Amina la regarda droit dans les yeux.

— Je ne veux pas une excuse motivée par votre portefeuille.

Charlotte resta silencieuse.

— Alors qu’est-ce que je dois faire ?

— Je n’en sais rien.

— Vous pourriez détruire notre groupe.

— Si votre groupe peut être détruit par un audit légal, le problème ne sera pas moi.

Charlotte baissa la tête.

Pour la première fois, sa peur ressemblait moins à la peur d’Amina.

Et davantage à la peur de ce qu’elle allait découvrir sur sa propre famille.

Une semaine plus tard, l’audit trouva ce qu’Antoine redoutait.

BMC Advisory n’était que le début.

Pendant cinq ans, Charles Beaumont avait organisé un système complexe de facturation croisée.

Pas une fraude caricaturale.

Quelque chose de plus plausible.

Consulting surévalué.

Actifs transférés sous leur valeur.

Licences de marque déplacées vers des structures familiales.

Dépenses personnelles masquées dans des budgets de représentation.

Surtout, plusieurs maisons fragiles du groupe avaient assumé des coûts destinés à protéger la holding familiale.

La Maison Varenne était l’une d’elles.

L’atelier perdait de l’argent.

Pas parce que ses créations ne fonctionnaient pas.

Parce qu’on l’utilisait comme réservoir financier.

Amina relut le rapport à deux heures du matin.

Puis appela Antoine.

— Il faut qu’on parle.

Il arriva quarante minutes plus tard.

Amina posa le rapport devant lui.

Antoine lut.

Plus il avançait, plus son visage changeait.

— Mon père…

— Oui.

— Il a vidé Varenne.

— Partiellement.

— Pour soutenir Beaumont Distribution.

— Et certaines entités familiales.

Antoine se leva.

— Il m’a dit que les transferts étaient temporaires.

Amina le regarda.

— Vous saviez donc qu’il y en avait.

Il s’arrêta.

Cette phrase le frappa.

— Pas à ce niveau.

— Mais vous saviez.

Antoine se rassit.

Le silence dura longtemps.

Puis il murmura :

— Je suis responsable.

Amina ne dit rien.

— Pas juridiquement de tout.

Il eut un rire amer.

— Voilà. Je parle déjà comme un avocat.

Amina attendit.

— Je suis responsable d’avoir choisi de ne pas regarder.

Elle acquiesça.

— Ça, oui.

Antoine passa une main sur son visage.

— Que va-t-il se passer ?

— Le conseil se réunit demain.

— Mon père sera là.

— Oui.

— Et vous ?

— Oui.

Antoine releva les yeux.