— Je ne crois pas que tu saches encore.
Charlotte se tourna vers lui.
— Tu prends son parti ?
— Je prends le parti de ce qui s’est réellement passé.
Il attrapa sa veste.
— Où vas-tu ?
— Au siège.
— Sans moi ?
Antoine s’arrêta.
— Pour l’instant, oui.
Charlotte resta seule.
Et pour la première fois depuis très longtemps, personne ne vint lui dire que tout allait s’arranger.
PARTIE II — CE QUE LE NOM DIALLO SIGNIFIAIT VRAIMENT
Amina n’avait jamais aimé Avenue Montaigne.
Pas réellement.
Elle respectait ce qu’elle représentait.
Le savoir-faire.
La création.
Les ateliers.
Les artisans.
Les brodeuses.
Les modélistes.
Les petites mains capables de transformer un dessin en objet presque impossible.
Mais elle se méfiait du théâtre social qui entourait parfois le luxe.
Son père lui avait appris très tôt à faire cette distinction.
Mamadou Diallo était arrivé en France à vingt-trois ans.
Pas comme financier.
Pas comme propriétaire.
Comme mécanicien industriel.
Il avait travaillé de nuit, puis repris des études.
Sa mère, Claire Diallo, était française, fille d’institutrice, passionnée d’histoire de l’art.
Amina avait grandi entre deux mondes.
Chez elle, on parlait d’argent comme d’un outil.
Jamais comme d’un titre.
Son père disait souvent :
— Si ton argent entre dans la pièce avant toi, tu ne sauras jamais qui te respecte vraiment.
Amina avait retenu la phrase.
À trente-six ans, elle était devenue l’une des principales responsables de Meridian Capital France.
Pas la propriétaire.
Pas une milliardaire solitaire.
Pas une héritière secrète.
Quelque chose de plus crédible, et peut-être plus puissant.
Elle dirigeait les investissements dans plusieurs groupes européens du luxe, de l’hôtellerie et de la distribution.
Elle siégeait aussi au comité spécial chargé de restructurer certaines entreprises en difficulté.
Le Groupe Beaumont en faisait partie.
Depuis dix-huit mois.
Et la Maison Varenne aussi.
Mais ce que Charlotte ne savait pas encore, c’est qu’Amina n’était pas venue dans la boutique pour elle.
Elle était venue pour Varenne.
Depuis plusieurs mois, Meridian soupçonnait des irrégularités.
Transferts de propriété intellectuelle.
Contrats internes gonflés.
Dépenses masquées.
Marges artificiellement déplacées entre le Groupe Beaumont et plusieurs maisons partenaires.
Rien n’était encore prouvé.
Mais suffisamment d’éléments existaient pour qu’Amina réclame une inspection discrète.
Elle avait décidé de venir elle-même.
Sans équipe.
Sans avocat.
Sans annonce.
Observateur.
C’était ainsi qu’elle avait rencontré Charlotte.
Le lendemain de la gifle, Amina se trouvait dans une salle de réunion sobre près du parc Monceau.
Devant elle, trois dossiers.
À sa droite, son collègue Julien Marchal, avocat en restructuration.
À sa gauche, Sophie Kern, spécialiste des audits internes.
Julien posa une tablette.
— La boutique est fermée.
Amina acquiesça.
— Le personnel ?
— Payé normalement.
— Bien.
— Charlotte Beaumont a demandé à vous voir.
Amina ne réagit pas.
— Antoine aussi.
— Séparément ?
— Oui.
Sophie ouvrit un dossier.
— Nous avons trouvé quelque chose.
Amina leva les yeux.
— Déjà ?
— Le gel des comptes a empêché plusieurs mouvements automatiques. L’un d’eux nous intéresse.
Elle montra une série de transactions.
— Une société de conseil appelée BMC Advisory reçoit des honoraires mensuels de trois entités liées à Beaumont.
— Montant ?
— Environ quatre cent quatre-vingt mille euros par trimestre.
Julien siffla légèrement.
Amina regarda les lignes.
— Activité ?
— Très vague.
Sophie répondit :
— Stratégie de marque, développement international, conseil créatif.
— Dirigeant ?
Sophie fit glisser une page.
Amina lut.
Charles Beaumont.
Le père d’Antoine.
Elle s’adossa lentement.
— Depuis combien de temps ?
— Cinq ans.
Julien ajouta :
— Et il y a mieux.
— Je déteste quand les avocats disent ça.
Il sourit.
— Une partie des fonds vient indirectement d’une ligne de crédit garantie par Meridian.
Amina leva les yeux.
— Donc ils utilisent notre financement pour payer une structure détenue par la famille.
— Potentiellement.
— Preuve ?
— Pas encore complète.
Amina referma le dossier.
— Alors on ne dit rien.
Sophie acquiesça.
— Et Charlotte ?
Amina regarda sa joue dans le reflet sombre de la fenêtre.
La marque avait presque disparu.
— Charlotte n’est pas le dossier.
Julien la regarda.
— Elle vous a giflée.
— Je sais.
— Vous pouvez déposer plainte.
— Je sais.
— Vous ne voulez pas ?
Amina resta silencieuse.
Puis :
— Pas aujourd’hui.
Sophie la comprenait mieux.
— Vous voulez voir ce qu’ils font quand ils pensent que le vrai danger est financier.
Amina eut un léger sourire.
— Exactement.
Antoine fut reçu le premier.
Il entra sans Charlotte.
Sans avocat.
Cela surprit Amina.
Il s’assit.
— Madame Diallo.
— Monsieur Beaumont.
— Je veux commencer par vous présenter mes excuses.
Amina le regarda.
— Ce n’est pas vous qui m’avez frappée.
— J’étais là.
— Vous avez essayé de l’arrêter.
— Pas assez tôt.
Amina ne répondit pas.
Antoine prit une respiration.
— Charlotte a eu un comportement honteux.
— Oui.
Le mot tomba simplement.
Antoine semblait presque soulagé qu’Amina n’enrobe pas les choses.
— Elle veut vous voir.
— Pourquoi ?
— Pour s’excuser.
— Parce qu’elle regrette ?
Antoine hésita.
Amina poursuivit :
— Ou parce qu’elle a appris qui je suis ?
Il baissa les yeux.
— Probablement les deux.
— Alors elle n’est pas prête.
Antoine ne contesta pas.
Amina ouvrit un dossier.
— Parlons plutôt du Groupe Beaumont.
Son visage changea.
— D’accord.
— BMC Advisory.
Il se figea.
Amina vit tout.
— Vous connaissez.
— Oui.
— Vous saviez pour les paiements ?
Antoine hésita.
— Certains.
— Tous ?
— Non.
— Votre père possède la structure.
— Oui.
— Et vous êtes administrateur du groupe.
Antoine serra les mains.
— Je sais où vous voulez en venir.
— Non.
Amina le regarda calmement.
— Si vous le saviez, vous ne seriez probablement pas aussi nerveux.
Il inspira.
— Mon père contrôle encore beaucoup de décisions.
— Vous avez trente-huit ans.
Antoine encaissa.
— Ce n’est pas aussi simple.
— C’est rarement simple.
Amina referma le dossier.