D’autres fois, je restais à la maison pour réviser mon bac.

J’avais enfin recommencé à penser à mes études, à mes amis, aux choses normales d’une fille de 17 ans.

Je voyais aussi une psychologue.

Parce que même lorsque la situation s’était apaisée, je sursautais encore parfois en entendant quelqu’un hausser la voix.

J’avais passé trop de temps à surveiller l’humeur de Véronique.

À vérifier où se trouvait Lucas.

À essayer de prévoir une dispute avant qu’elle commence.

Je devais réapprendre que je n’étais pas responsable de la sécurité de toute la maison à chaque instant.

Mon père ne m’a jamais demandé de pardonner à Véronique.

Et il n’a plus essayé de justifier son comportement.

Un soir, alors que nous rangions les courses, je lui ai posé une question.

« Tu l’aimais vraiment ? »

Il a réfléchi longtemps.

« Oui. »

J’ai attendu.

« Mais je crois que j’aimais aussi l’idée qu’elle allait nous rendre ce qu’on avait perdu. »

Il m’a regardée.

« Et je me suis tellement accroché à cette idée que je n’ai pas vu ce qu’elle vous faisait vivre. »

Je n’ai rien répondu.

Il a repris :

« Je suis désolé d’avoir attendu que tu me montres des preuves pour enfin te croire. »

Cette fois, ses excuses ne m’ont pas mise en colère.

Parce qu’elles n’étaient plus seules.

Elles étaient accompagnées de semaines d’efforts.

De rendez-vous auxquels il nous conduisait.

De conversations pendant lesquelles il nous laissait parler.

De petits gestes qu’il répétait sans attendre de remerciements.

Je ne lui ai pas dit que tout était pardonné.

Mais j’ai posé ma tête contre son épaule.

Et nous sommes restés comme ça un moment.

Puis le printemps est arrivé.

Un dimanche après-midi, Lucas a voulu faire un gâteau au chocolat.

Mon père a sorti un saladier, de la farine, des œufs et une vieille recette de maman.

Je suis restée près du plan de travail, officiellement pour les aider, mais surtout parce que j’avais envie de les regarder.

Lucas a mélangé la pâte avec un sérieux impressionnant.

Puis, en essayant de soulever le saladier, il a renversé une bonne partie du mélange sur le plan de travail.

Il s’est immobilisé.

Pendant une seconde, j’ai retrouvé dans ses yeux la même expression que le soir de Noël.

J’ai senti mon ventre se nouer.

Mais avant que je puisse dire quoi que ce soit, mon père s’est écrié :

« Oh là là ! On dirait que le gâteau essaie de s’échapper ! »

Lucas l’a regardé.

Papa a pris une cuillère.

« Vite, chef ! Il faut le rattraper ! »

Il a fait semblant de poursuivre la pâte.

Et Lucas a ri.

Pas un petit sourire prudent.

Pas un rire pour faire plaisir.

Un vrai rire d’enfant, incontrôlable, qui lui a secoué tout le corps.

Il riait tellement qu’il a dû s’asseoir.

Mon père s’est mis à rire aussi.

Et moi, je suis restée là, avec de la farine sur les doigts, à regarder mon petit frère.

Je crois que c’est à cet instant que j’ai compris que quelque chose était réellement en train de changer.

Lucas n’avait plus besoin d’être parfait pour se sentir aimé.

Quelques semaines plus tard, il a parlé de Véronique pendant une séance avec sa psychologue.

Il a expliqué qu’il avait longtemps cru être un mauvais garçon parce qu’il faisait tomber des objets, posait trop de questions et pleurait parfois.

La psychologue lui a demandé ce qu’il pensait maintenant.

D’après ce qu’il nous a raconté ensuite, Lucas avait réfléchi avant de répondre :

« Je crois que je suis juste petit. »

Quand mon père m’a répété cette phrase, nous avons pleuré tous les deux.

Parce qu’il avait raison.

Il était juste petit.

Il avait cinq ans.

Il avait le droit de faire du bruit, de renverser son chocolat et de poser mille questions.

Il avait le droit d’être triste.

Il avait le droit de dire non.

Et surtout, il avait le droit de grandir sans se demander chaque matin s’il méritait encore d’être aimé.

Aujourd’hui, mon père et Véronique sont séparés définitivement. Leur divorce a été prononcé, et elle ne fait plus partie de notre quotidien.

Je ne cherche pas à savoir ce qu’elle raconte de nous.

Je sais ce que j’ai vu.

Je sais ce que Lucas a vécu.

Et je sais ce que nous avons dû reconstruire après son départ.

Mon père continue de travailler sur lui-même. Il ne prétend plus avoir toujours raison, et quand je lui dis que quelque chose me dérange, il m’écoute jusqu’au bout.

Lucas va mieux.

Il reste parfois inquiet lorsque quelqu’un parle trop fort, mais ses nuits sont plus calmes. Il a repris confiance à l’école, invite des copains à la maison et commence même à faire des blagues à table.

Quant à moi, j’ai compris que je pouvais aimer mon père sans faire semblant qu’il n’avait jamais commis d’erreurs.

Je peux lui pardonner progressivement sans oublier.

Je peux être sa fille, sans devenir la deuxième mère de Lucas.

Et je peux enfin envisager mon avenir sans avoir l’impression d’abandonner mon petit frère.

L’autre soir, nous avons regardé ensemble les photos de notre dernier Noël avec maman.

Lucas a pointé du doigt un cliché sur lequel elle tenait un petit gâteau décoré d’étoiles.

« Camille, tu crois que maman aurait été fâchée si j’avais fait tomber son gâteau ? »

J’ai souri.

« Non. Je crois qu’elle aurait rigolé. »

Il a réfléchi.

« Et après, elle m’aurait fait un câlin ? »

J’ai senti mes yeux piquer.

« Oui, mon cœur. Un très gros câlin. »

Il s’est blotti contre moi.

« Alors l’année prochaine, on pourra faire un gâteau comme le sien ? »

« Bien sûr. »

« Même si je le rate ? »

J’ai embrassé le sommet de sa tête.

« Surtout si tu le rates. »

Il a éclaté de rire.

Puis il a couru retrouver papa dans le salon.