La première fois que j’avais vraiment eu peur, c’était un mercredi après-midi.
Je m’étais réveillée avec de la fièvre et j’étais descendue chercher de l’eau.
Lucas était dans le couloir, devant la porte du salon.
Il avait les yeux rouges.
Je lui avais demandé ce qui se passait.
Il m’avait répondu :
« J’ai fait du bruit. »
J’avais regardé autour de moi.
Rien n’était cassé.
Rien n’était renversé.
« Quel bruit ? »
« J’ai fait tomber mon crayon. »
Je m’étais accroupie.
« Et alors ? »
Il avait baissé la voix.
« Véronique a dit que les enfants qui font trop de bruit sont envoyés ailleurs. »
Je me souvenais encore de la sensation de froid qui m’avait parcourue.
J’avais voulu en parler à mon père le soir même.
Mais Véronique était arrivée derrière nous avec un grand sourire.
« Ah, vous voilà ! J’ai préparé un chocolat chaud pour tout le monde. »
Devant mon père, elle était toujours parfaite.
Attentionnée.
Douce.
Presque trop douce.
Elle publiait des photos de famille avec des légendes sur l’amour, la patience et la chance d’élever deux enfants merveilleux.
Je connaissais ces photos.
J’étais celle qui devait convaincre Lucas de sourire.
Mon père m’a rendu le téléphone.
« Montre-moi la suite. »
J’ai lancé un deuxième enregistrement.
Cette fois, il était question d’un verre d’eau renversé.
On voyait Lucas chercher une serviette pendant que Véronique lui répétait :
« Tu sais combien coûtent les meubles de cette maison ? »
« Pardon… »
« Toujours pardon, pardon, pardon. Ça ne sert à rien de s’excuser si tu recommences. »
Puis elle lui avait ordonné de rester debout près de la porte jusqu’à ce qu’elle l’autorise à bouger.
L’enregistrement durait plusieurs minutes.
Lucas ne bougeait presque pas.
Je regardais mon père pendant la lecture.
Il avait porté une main à sa bouche.
« Pourquoi personne ne m’a prévenu ? »
Cette fois, ma réponse est sortie sans hésitation.
« Parce que tu n’écoutais pas. »
Il n’a rien dit.
Et son silence m’a fait comprendre qu’il savait que j’avais raison.
Véronique, elle, refusait toujours de céder.
« Oh, ça suffit ! J’ai élevé ces enfants comme les miens ! Vous savez ce que c’est, vous, de vivre avec une adolescente qui vous déteste et un petit garçon qui n’écoute jamais ? »
Je l’ai fixée.
« Lucas a cinq ans. »
« Justement ! Il faut lui apprendre les règles ! »
« Il a peur de demander un verre d’eau. »
« Parce que tu lui mets des idées dans la tête ! »
Une voix s’est élevée près de la cheminée.
« Non. »
Je me suis retournée.
C’était Madame Laurent, une amie de longue date de mon père.
Elle était venue avec son mari et n’avait presque pas parlé depuis le début de la scène.
Elle a posé son verre sur une petite table.
« Je l’ai vue faire, ce soir. »
Le salon s’est figé.
Véronique a pâli.
« Pardon ? »
Madame Laurent a regardé mon père.
« J’étais près de la fenêtre. J’ai vu Véronique dire quelque chose au petit, puis faire tourner le présentoir du gâteau. Il n’a pas bougé. »
Mon père s’est passé une main sur le visage.
« Vous êtes sûre ? »
« Absolument. »
Véronique a secoué la tête.
« C’est faux ! »
Madame Laurent a poursuivi, plus doucement :
« Je suis désolée de ne pas être intervenue tout de suite. J’ai été tellement surprise… Et quand j’ai vu le petit rester là, sans pleurer, je n’ai pas su quoi faire. »
J’ai senti une douleur étrange dans ma poitrine.
J’étais reconnaissante qu’elle parle enfin.
Mais j’aurais voulu qu’elle parle dix minutes plus tôt.
Avant la gifle.
Avant que Lucas se retrouve encore une fois seul face à une adulte qui lui faisait peur.
Mon père s’est tourné vers Véronique.
« Tu as fait tomber ce gâteau exprès ? »
Elle a croisé les bras.
« Je voulais simplement lui faire peur un peu. Il jouait près d’un dessert qui valait plusieurs centaines d’euros ! »
Je l’ai regardée, incapable de croire ce que je venais d’entendre.
« Donc tu admets que tu l’as fait exprès ? »
Elle a ouvert la bouche.
Puis l’a refermée.
Mon père a reculé comme s’il venait de recevoir un coup.
« Tu as humilié mon fils devant nos invités pour lui donner une leçon ? »
« Tu dramatises ! »
« Il a cinq ans ! »
Véronique a crié à son tour.
« Et moi, j’en ai assez de passer pour la méchante dans cette maison ! »
Elle s’est tournée vers les invités.
« Vous trouvez ça normal, vous ? Je m’occupe d’eux quand leur père est absent, je prépare les repas, je gère la maison, et voilà comment on me remercie ! »
Personne ne l’a soutenue.
Pas même ses deux amies qui, quelques minutes auparavant, riaient avec elle près du sapin.
J’ai senti Lucas tirer doucement sur ma manche.
« Camille… »
Je me suis immédiatement tournée vers lui.
« Oui, mon cœur ? »
Il a regardé mon père.
Puis Véronique.
« Je veux pas aller ailleurs. »
J’ai senti ma gorge se serrer.
Mon père s’est agenouillé devant lui.
« Qui t’a dit que tu allais partir ? »
Lucas a baissé les yeux.
« Véronique. »
« Qu’est-ce qu’elle t’a dit exactement ? »
Il a serré ma main si fort que ses petits doigts me faisaient mal.
« Que si j’étais pas gentil… tu voudrais plus de moi. »
Mon père a cessé de respirer pendant une seconde.
Je voyais son visage changer.
Pas comme dans les films, où quelqu’un se met soudain à hurler.
C’était pire.
Il avait l’air d’un homme qui découvrait qu’il avait laissé la porte ouverte à quelque chose de terrible.
« Lucas… regarde-moi. »
Mon frère a hésité.