« Je ne t’enverrai nulle part. Tu m’entends ? Tu es mon fils. Je t’aime. »

Lucas l’a regardé avec méfiance.

Cette méfiance m’a brisé le cœur.

Avant, mon petit frère courait vers notre père dès qu’il entendait sa voiture.

Maintenant, il semblait ne plus savoir s’il avait le droit de lui faire confiance.

Véronique a essayé de parler.

« Mais enfin, il interprète tout de travers ! »

Mon père s’est redressé.

« C’est terminé. »

Deux mots.

Prononcés très calmement.

Véronique l’a regardé avec incrédulité.

« Quoi ? »

« La réception est terminée. Et toi, tu ne restes pas ici ce soir. »

Elle a éclaté d’un rire sec.

« Tu vas me mettre dehors à cause d’une vidéo ? »

« À cause de ce que tu as fait à mes enfants. »

Elle a retiré une serviette pleine de crème de son épaule.

« Tu n’as pas le droit de me traiter comme ça. Je suis ta femme. »

« Et eux sont mes enfants. »

Je ne l’avais jamais entendu choisir aussi clairement ses mots.

J’aurais voulu ressentir du soulagement.

Mais je pensais seulement à toutes les soirées où ces mêmes mots auraient pu nous protéger.

Mon père a demandé aux invités de partir.

Madame Laurent s’est approchée de moi avant de quitter le salon.

« Si vous avez besoin que je raconte ce que j’ai vu, je le ferai. »

J’ai hoché la tête.

« Merci. »

Elle m’a serré doucement l’épaule.

Puis les portes se sont refermées les unes après les autres.

La musique de Noël continuait de jouer.

C’était presque insupportable.

Sur le sol, il restait des morceaux de gâteau écrasés, des petites décorations en sucre et des traces de pas dans la crème.

Notre beau salon ressemblait à un décor abandonné après une fête ratée.

Véronique est montée chercher un sac.

Mon père a appelé sa sœur, ma tante Sophie, qui habitait à une vingtaine de minutes.

Il lui a demandé de venir.

Quand il a raccroché, il s’est approché de moi.

« Camille, je suis désolé. »

Je regardais Lucas, assis sur le canapé, enveloppé dans une couverture.

« Pas maintenant, papa. »

Il a baissé la tête.

« D’accord. »

« Il faut d’abord s’occuper de lui. »

Nous avons aidé Lucas à se laver.

Je lui ai rincé les cheveux pendant que mon père cherchait un pyjama propre.

Lucas ne parlait presque pas.

Quand l’eau a coulé sur son front, il m’a demandé :

« C’est grave si ça mouille par terre ? »

J’ai fermé les yeux un instant.

« Non. »

« Même si ça éclabousse ? »

« Même si ça éclabousse. »

Il a réfléchi.

Puis il a posé une dernière question.

« Et si je casse quelque chose ? »

Je me suis accroupie devant lui.

« Alors on ramasse ensemble. C’est tout. »

Il m’a regardée longuement.

Comme s’il essayait de mémoriser cette règle nouvelle.

Quand je suis retournée dans le couloir, j’ai entendu Véronique parler à mon père.

Elle avait changé de stratégie.

Sa voix était devenue douce.

Presque suppliante.

« Tu sais très bien que je suis épuisée. Je fais tout pour cette famille. J’ai perdu patience, c’est vrai, mais ça arrive à tout le monde. »

Je me suis arrêtée derrière la porte entrouverte.

Mon père ne répondait pas.

« Camille m’a toujours détestée. Depuis le début, elle attend une occasion de me faire partir. »

J’ai serré les poings.

« Et maintenant elle utilise Lucas contre moi. Tu ne vois pas ? »

La voix de mon père est restée calme.

« Je t’ai vue gifler ma fille ? Non. Mais je vois sa joue. J’ai entendu ce que Lucas a dit. J’ai regardé les vidéos. Et tu viens d’admettre avoir fait tomber ce gâteau exprès. »

« J’ai simplement voulu lui apprendre… »

« Ne termine pas cette phrase. »

Un silence.

Puis Véronique a dit quelque chose que je n’oublierai jamais.

« De toute façon, ce ne sont pas mes enfants. »

Je suis restée immobile.

Mon père aussi, apparemment.

Il lui a fallu plusieurs secondes pour répondre.

« Alors tu aurais dû me dire que tu étais incapable de vivre avec eux avant de m’épouser. »

J’ai reculé discrètement.

Je ne voulais plus entendre sa voix.

Quelques minutes plus tard, ma tante Sophie est arrivée.

Elle a traversé le salon sans même regarder les dégâts.

Quand elle a vu Lucas sur le canapé, elle l’a pris doucement dans ses bras.

« Mon trésor… »

Il s’est accroché à elle.

Et pour la première fois de la soirée, j’ai senti mes épaules se détendre.

Véronique est descendue avec sa valise.

Elle portait un manteau noir par-dessus sa robe tachée.

Elle s’est arrêtée devant moi.

« Tu dois être fière de toi. »

Je n’ai pas répondu.

Elle a continué :

« Tu viens de détruire ton père. »

J’ai relevé les yeux.

« Non, Véronique. J’ai protégé mon frère. »

Elle m’a fixée quelques secondes.

Puis elle s’est dirigée vers la porte.

Mon père lui avait proposé de contacter sa sœur pour qu’elle puisse passer la nuit ailleurs.

Elle a refusé, appelé un taxi et quitté la maison.

Quand la porte s’est refermée, personne n’a parlé.

Lucas s’était endormi contre ma tante.

Mon père s’est assis dans un fauteuil.

Il regardait le sol.

J’aurais pu lui dire que je l’avais prévenu.

J’aurais pu lui raconter toutes les fois où il m’avait accusée d’être injuste envers Véronique.

Mais j’étais trop fatiguée.

Alors je suis simplement montée dans ma chambre.

Et cette nuit-là, malgré tout ce qui venait de se passer, je n’ai presque pas dormi.

Le lendemain matin, mon père a frappé doucement à ma porte.

« Camille ? Est-ce qu’on peut parler ? »

Je l’ai laissé entrer.

Il avait les yeux rouges.

Il s’est assis sur la chaise près de mon bureau.

« J’ai regardé tous les enregistrements que tu m’as laissés. »