Sur le carrelage froid, Léa tremblait encore, ses vêtements trempés collés à sa peau d’albâtre. Elle avait le regard fixe d’un animal acculé dans un terrier. À mes côtés, Madame Laurent, la directrice, semblait avoir vieilli de vingt ans en l’espace d’une seconde. Ses ongles manucurés s’enfonçaient dans le buvard de son bureau en acajou, jusqu’à faire craquer le vernis.
« Les moniteurs sont morts », murmura-t-elle, la voix brisée par un tremblement qu’elle ne parvenait plus à masquer. « Ce n’est pas un incident technique, Sarah. Ils ont coupé l’alimentation principale depuis le poste de garde central. Personne ne peut faire ça de l’extérieur. C’est Morel. C’est forcément lui. »
Le capitaine Morel. Le chef de la sécurité du centre pénitentiaire, un homme trapu au regard vitreux, dont la complaisance avec les caïds du bâtiment B était un secret de polichinelle. Mais entre fermer les yeux sur un trafic de téléphones et ouvrir les portes pour orchestrer un lynchage d’État, il y avait un abîme. Un abîme dans lequel nous venions d’être précipitées.
À travers la vitre dépolie qui donnait sur le couloir administratif, trois ombres épaisses se découpaient contre la lueur stroboscopique des feux de secours. Elles n’avaient pas la démarche rigide des gardiens de faction. Elles avançaient courbées, avec cette souplesse féline et agressive propre aux habitués des rixes de coursives. Le bruit sourd du métal raclant contre les cloisons en tôle ondulée résonna dans le couloir. Un raclement méthodique, glaçant, comme pour annoncer la sentence avant même de frapper.
« Ils viennent pour elle », lâchai-je en fixant la porte verrouillée à double tour. « Et maintenant, ils viennent aussi pour moi. Pourquoi, madame ? Si je dois crever ici ce soir, j’ai le droit de savoir pourquoi cette gamine vaut qu’on mette une prison entière à feu et à sang. »
La directrice porta une main tremblante à la poche intérieure de son tailleur sombre. Elle en sortit une minuscule clé plate, à peine plus grande qu’une épingle à cheveux.
« Son nom de famille n’est pas Dubois, Sarah. C’est un pseudonyme d’écrou. Elle s’appelle Léa Vasseur. »
Ce nom me frappa en plein plexus avec la violence d’une masse d’acier. Mes jambes faillirent se dérober. Vasseur.
Pendant six longues années, ce nom avait été la hantise de mes nuits d’insomnie. Alexandre Vasseur. L’homme d’affaires véreux, l’éminence grise des marchés publics de la région, le commanditaire intouchable de ce gigantesque réseau de blanchiment et de prostitution clandestine contre lequel ma propre petite sœur, Camille, s’était brisée. Camille avait été retrouvée morte dans le canal Saint-Denis, overdose suspecte, dossier classé en quarante-huit heures par des policiers trop pressés d’oublier. J’avais juré de trouver les responsables. C’était pour avoir fracassé le crâne de l’un des lieutenants de Vasseur dans un parking souterrain que je purgeais aujourd’hui ma peine de huit ans de réclusion.
Je me tournai brutalement vers la jeune fille, mes yeux vrillant les siens dans la pénombre rougeoyante.
« Tu es sa fille ? » crachai-je, les mâchoires si serrées que mes dents me firent mal. « Tu es la fille d’Alexandre Vasseur ? »
Léa recula, heurtant le pied d’une armoire de classement métallique dans un tintement aigu. Elle leva les mains pour se protéger, comme si elle s’attendait à ce que je reprenne là où Brigitte s’était arrêtée.
« Il m’a détruite aussi ! » sanglota-t-elle dans un souffle étranglé. « Vous croyez que je voulais porter son sang ? Quand j’ai compris ce qu’il faisait… les filles qu’il séquestrait dans les hangars du port… les pots-de-vin versés aux juges, aux directeurs d’administration… j’ai tout pris. Toutes ses sauvegardes, ses registres cryptés, les contrats signés avec des sociétés-écrans liées aux ministères. J’allais tout remettre au parquet national financier. Mais ses hommes m’ont interceptée. Ils m’ont collé un demi-kilo d’héroïne pure dans le coffre de ma voiture avant même que je puisse atteindre le palais de justice. En vingt-quatre heures, ils m’ont fait jeter ici en détention provisoire, sous un faux nom, avec la complicité de gardiens achetés. »
Elle glissa le long de l’armoire, ses genoux claquant contre le linoléum.
« Mon père sait que je n’abandonnerai pas. Si je parle à l’audience préliminaire de vendredi, tout son empire s’effondre. Les flics corrompus, les magistrats, les politiciens qui financent leurs campagnes avec son fric sale… tout le monde tombe. Alors il a payé pour que je ne sorte jamais vivante de ce quartier de détention. Brigitte… Brigitte n’était qu’une exécutante à qui on a promis une réduction de peine et dix mille euros sur un compte offshore. »
Un coup violent ébranla le battant de la porte. Le bois massif craqua sous l’impact d’une masse ou d’un pied-de-biche.
« Ouvrez cette putain de porte, madame la directrice ! » rugit une voix rauque de l’autre côté. Ce n’était pas un détenu. C’était la voix de Morel. « Faites pas de conneries. Rendez la petite et on oublie votre nom dans le rapport de mutinerie. Vous n’avez nulle part où aller ! »
Un second coup fendit le panneau supérieur de la porte. Une barre de fer passa au travers de la brèche, déchirant le contreplaqué dans un grincement insupportable.
Madame Laurent me saisit par l’avant-bras. Sa poigne était d’une force désespérée, ses doigts creusant ma chair à travers mon uniforme de coton rugueux.
« La clé, Sarah. Prenez-la. Derrière le panneau de chêne du vestiaire, au fond de mon cabinet de toilette, il y a une trappe technique. C’est l’ancien conduit d’évacuation des vapeurs de la chaufferie centrale, désaffecté depuis les rénovations de 2018. Il mène sous la zone de déchargement des cuisines, juste avant les remparts est. C’est le seul passage qui ne dépend d’aucun verrouillage électronique centralisé. »
« Et vous ? » demandai-je en refermant mes doigts calleux sur la clé froide.