Chaque marche en chêne massif grinçait sous son poids, résonnant comme une sentence dans le silence brutal qui venait de s’abattre sur le rez-de-chaussée. Quelques secondes plus tôt, les voix s’entredéchiraient : celle de Julien, suraiguë, paniquée, et celle, rauque et grondante, d’un homme que Dominic ne reconnaissait pas. Puis, le bruit d’un meuble lourd renversé, un fracas de verre brisé, et cette soudaine immobilité de l’air.

Le manoir familial des Valmorin, perdu au milieu des landes battues par les vents d’automne, n’avait jamais abrité une telle violence. Dominic s’arrêta au palier inférieur, la main crispée sur la rampe polie par les siècles. L’obscurité du vestibule n’était trouée que par la pâle lumière grise filtrant à travers les vitraux poussiéreux de la porte d’entrée.

Une odeur âcre flottait. Ce n’était pas seulement le bois humide ou la poussière des tentures centenaires : c’était une trace métallique, chaude, presque électrique. L’odeur du sang frais mêlée à celle de la poudre calcinée.

« Julien ? » appela Dominic.

Sa voix était blanche, dénuée de cette fermeté qu’il essayait désespérément d’afficher. Personne ne répondit. Seul le crépitement d’une bûche achevant de se consumer dans la cheminée du grand salon troublait la pesanteur ambiante.

Dominic avança d’un pas lent, mesuré. Au bout du couloir carrelé de marbre noir et blanc, la porte du bureau de leur père était grande ouverte. Un rai de lumière oblique découpait l’obscurité. Dominic s’approcha en longeant le mur, retenant son souffle. Ses tempes battaient la chamade, envoyant de violentes décharges d’adrénaline au fond de sa gorge.

Lorsqu’il passa la tête dans l’encadrement, la scène le frappa comme une gifle glacée.

La bibliothèque était dévastée. Des dizaines de volumes rares gisaient sur le parquet ciré, pages arrachées, reliures brisées. Le bureau en acajou avait été fouillé de fond en comble : les tiroirs secrets étaient fracturés, leurs entrailles de papier éparpillées au sol. Mais ce n’était pas le chaos matériel qui glaça le sang de Dominic.

Julien était agenouillé au centre de la pièce, prostré, les paumes appuyées sur le sol. Devant lui, un corps gisait sur le dos, les yeux exorbités fixant le plafond mouluré avec une indifférence terrifiante. C’était Marc Vaneck, le notaire et ami de la famille depuis plus de trente ans. Une flaque écarlate s’élargissait lentement sous son crâne, dessinant une silhouette grotesque sur les lattes vernies.

Et dans la main droite tremblante de Julien, l’éclat mat d’un revolver d’ordonnance.

« Qu’est-ce que tu as fait ? murmura Dominic, les lèvres desséchées par la stupeur. Julien… qu’est-ce que c’est que ça ? »

Julien sursauta violemment, levant vers Dominic un visage blafard, ravagé par une terreur si pure qu’elle confinait à la démence. Ses pupilles étaient dilatées à l’extrême, son souffle n’était qu’un sifflement rauque.

« Ce n’est pas moi, Dom… balbutia-t-il d’une voix étranglée, brisée. Tu dois me croire. Ce n’est pas moi ! Je suis entré… il était déjà là. Il fouillait tout. Il m’a sauté dessus, il avait l’arme… nous avons lutté, et… »

« Tu as dit qu’il était déjà mort, et maintenant tu dis que vous avez lutté ! » s’écria Dominic, faisant un pas en avant, partagé entre le dégoût et une angoisse vertigineuse. « Arrête de mentir ! J’ai entendu deux voix d’hommes d’en haut. Vaneck ne criait pas comme ça. Qui d’autre était ici avec toi ? »

Julien laissa tomber l’arme. Le lourd revolver heurta le parquet avec un claquement sec qui fit sursauter les deux frères. Julien enfouit son visage dans ses mains maculées de rouge.

« Ils sont venus chercher le dossier, Dominic. Le testament de notre père n’était qu’un leurre. Tout ce que nous croyions savoir sur cette maison, sur notre héritage… tout n’est qu’un mensonge. Vaneck savait. Il nous a trahis. »

« De qui parles-tu ? »

Avant que Julien ne puisse articuler un mot de plus, un bruit sourd résonna sous leurs pieds. Une vibration sourde, rythmée, qui provenait des profondeurs du manoir. Les caves.

Le silence qui suivit fut encore plus oppressant. Dominic se figea, les yeux rivés sur la trappe d’accès aux sous-sols dissimulée sous un tapis persan dans l’angle du bureau. Le tapis avait été déplacé. L’anneau en fer forgé de la lourde porte de chêne était levé.

Quelqu’un d’autre était encore dans la maison.

« Julien, relève-toi, ordonna Dominic à voix basse, une urgence impérieuse chassant la sidération. Ramasse cette arme. Tout de suite. »

« Je… je ne peux pas, Dominic. Je n’y arriverai pas… »

« Ramasse-la ! »

Dominic ne laissa pas le choix à son frère. Il s’avança, enjamba d’un mouvement raide le corps sans vie du vieux notaire en évitant la mare pourpre, et ramassa lui-même l’arme à feu. Le métal était encore tiède. Un six-coups. Il fit pivoter le barillet d’un coup de pouce : cinq cartouches intactes, une douille percutée. Il referma le barillet d’un coup sec.

« Tu vas m’expliquer ce qui se passe ici, et tu vas le faire maintenant, chuchota Dominic en braquant son regard d’acier sur Julien. Pourquoi Vaneck fouillait-il le bureau ? Qui était là avec lui ? »

Julien s’appuya contre le bord du bureau pour se remettre debout, ses jambes fléchissant sous son poids. Il essuya son front avec sa manche, laissant une traînée sombre sur sa tempe.

« Il y a une semaine, j’ai reçu un appel anonyme, commença Julien, les mâchoires serrées pour empêcher ses dents de claquer. Une voix me disait que le décès de notre père n’avait rien d’un accident vasculaire. Que notre père cachait des archives compromettantes sous la fondation de la chapelle désaffectée. Des documents liant sa fortune à des disparitions non résolues datant des années quatre-vingt. J’ai cru à un corbeau, à une tentative de chantage sordide. J’ai convoqué Vaneck ce soir pour tirer ça au clair. »

« Et ? »