À quelques mètres de là, assise contre le muret de l’église, Mallory crachait un filet de sang mêlé de salive. L’épaule démise par l’impact du pot que Daniel lui avait lancé, elle refusait avec véhémence l’aide des soignants qui tentaient de lui poser une écharpe. Ses yeux cerclés de rouge, amplifiés par ces lentilles grotesques qu’elle n’avait pas retirées, brûlaient d’un mépris inaltéré. Même brisée physiquement, elle irradiait une rancœur venimeuse.
Daniel serrait la petite Emma contre sa poitrine de toutes ses forces. La robe blanche de l’enfant était maculée de poussière d’argile, ses joues creusées de larmes séchées. Elle ne pleurait plus ; elle tremblait convulsivement, le regard fixé sur le sol là où sa mère était tombée.
« Monsieur Bennett ? Vous devez monter avec elle », cria un ambulancier en maintenant les portes arrière du premier véhicule.
Daniel jeta un dernier regard à sa sœur. Mallory eut un rictus hideux, ses lèvres articulant sans voix des mots que Daniel ne put déchiffrer, avant qu’un gémissement de douleur ne lui fasse fermer les yeux. Daniel monta dans l’ambulance avec Emma. Les portes claquèrent, isolant l’effroi de la famille dans l’habitacle exigu saturé d’odeurs d’antiseptique et d’angoisse.
L’hôpital Mercy Memorial sentait le lino chaud et la panique contenue. Après trois heures d’une attente insoutenable dans le couloir glacial des soins intensifs, le chirurgien de garde apparut enfin, son calot bleu froissé sur le front.
« Monsieur Bennett ? »
Daniel bondit de sa chaise. Emma dormait d’un sommeil agité sur la banquette voisine, enveloppée dans son propre manteau.
« Comment va-t-elle, docteur ? Dites-moi qu’elle va se réveiller. »
« Votre épouse a subi un traumatisme crânien sévère accompagné d’une contusion cérébrale et d’une fracture de la clavicule. Nous avons réussi à stabiliser la pression intracrânienne sans avoir recours à une craniotomie d’urgence, ce qui est une excellente nouvelle. Mais elle est actuellement plongée dans un coma artificiel pour protéger son cerveau. Les prochaines quarante-huit heures seront décisives. »
Daniel sentit ses jambes fléchir. Il posa une main contre le mur pour ne pas s’effondrer. « Mais elle survivra ? »
« Elle est jeune et son cœur est solide. Pour l’instant, c’est tout ce que je peux vous promettre. Laissez-lui le temps de se battre. »
Lorsque le médecin s’éloigna, une infirmière s’approcha prudemment de Daniel en lui tendant un sachet en plastique transparent scellé : les effets personnels que Claire portait au moment du drame.
« Nous avons dû couper son manteau, monsieur. Mais ceci était serré si fort dans sa main droite que nous avons eu du mal à ouvrir ses doigts sans lui faire mal. »
Daniel prit le sachet. À l’intérieur ne se trouvait pas seulement la croix en argent d’Helen Bennett, suspendue à sa fine chaîne. Enroulé très serré autour de la base de la croix, maintenu par un fil de couture noir, reposait un petit cylindre métallique en laiton terne, pas plus long qu’une clé de boîte aux lettres, orné d’un chiffre gravé dans le métal usé : N17.
Daniel fronça les sourcils. Il connaissait le pendentif de sa mère depuis son enfance ; Helen ne l’enlevait jamais, même pour dormir. Mais ce cylindre n’avait jamais fait partie du bijou. Claire ne l’avait pas porté comme un simple souvenir : elle l’avait dissimulé, et elle s’était agrippée à lui jusqu’à en perdre conscience.
« Elle avait le… de Maman— »
Les mots inachevés de Mallory résonnèrent dans son esprit avec une clarté glaciale. Sa sœur n’avait pas simplement piqué une crise d’hystérie sur le parvis. Elle savait ce que Claire détenait. Elle avait voulu la frapper pour lui arracher cet objet, quitte à massacrer sa belle-sœur et sa nièce sur les dalles d’un sanctuaire.
Daniel s’assit lourdement près de sa fille endormie. Il déchira le sachet plastique, détacha le fil noir et fit rouler le cylindre de laiton dans sa paume. En examinant l’extrémité supérieure, il remarqua une fente presque imperceptible. C’était un réceptacle à vis. Ses doigts tremblaient tellement qu’il lui fallut trois tentatives pour dévisser le minuscule capuchon.
À l’intérieur se trouvait un rouleau de papier calque extrêmement fin, jauni sur les bords, pas plus large qu’une cigarette. Daniel le déploya avec une infinie précaution.
Il n’y avait pas de longues lettres, pas de testament manuscrit. Seulement une suite de coordonnées bancaires manuscrites d’un établissement genevois, une date datant d’exactement vingt-cinq ans en arrière, et trois lignes griffonnées de l’écriture tremblante mais reconnaissable entre mille de sa mère :
« Richard n’est pas mort de sa chute. Mallory a pris le volant. Arthur a payé le silence de l’inspecteur. La preuve sommeille dans la tombe N17. Si je meurs sans avoir parlé, que Dieu me pardonne. Daniel mérite de savoir qui a tué son père. »
L’air manqua brutalement dans les poumons de Daniel. Un voile noir dansa devant ses yeux.
Son père, Richard Bennett, était censé être mort dans un banal accident de la route par une nuit d’orage en novembre 2001. On avait toujours raconté au jeune Daniel, alors âgé de dix ans, que Richard avait perdu le contrôle de sa berline sur la route côtière avant de plonger dans le ravin. Sa sœur aînée Mallory, qui avait dix-neuf ans à l’époque, avait été retrouvée errant sur la route, en état de choc sévère, affirmant qu’elle n’avait rien pu faire pour sauver son père. Et leur oncle Arthur, le frère aîné de Richard, avait pris la tête de l’entreprise familiale d’armateurs, veillant sur la veuve et les orphelins avec une générosité apparemment sans faille.
Toute l’histoire n’était qu’une mise en scène hideuse.
Une voix posée et familière brisa la torpeur de Daniel.
« Mon pauvre garçon. Quelle horreur absolue. Quelle malédiction pèse donc sur notre nom aujourd’hui ? »
Daniel referma instinctivement le poing sur le mot et le cylindre, les glissant dans la poche de son pantalon avant de relever les yeux.