22 h 14.
Luca ne cria pas. La fureur des hommes véritablement dangereux ne se mesure jamais au volume de leur voix, mais à la vitesse terrifiante à laquelle leur sang se glace. Ses prunelles d’acier fixèrent l’horloge murale en acajou, dont le balancier découpait les secondes avec une indifférence macabre.
« Daniel, donne-moi l’adresse de cette clinique. Maintenant. »
« Clinique vétérinaire de St. Jude, à Hammond, de l’autre côté de la frontière de l’Indiana. C’est à vingt-cinq minutes d’ici si la route est dégagée, patron. »
« Qu’on bloque la circulation s’il le faut. Fais sortir trois berlines noires. Appelle immédiatement le vétérinaire de garde là-bas. Dis-lui que s’il approche ne serait-ce qu’une aiguille de ce chien, il n’aura plus de mains pour exercer de toute sa misérable existence. » Luca raccrocha sans attendre de réponse.
Il se tourna vers moi. Ses yeux balayèrent mon uniforme déchiré, le bandage blanc qui barrait mon épaule sous mon col, et la couverture bleue de sa mère posée sur le bois verni de son bureau. Il n’y avait plus une once de l’hôte courtois qui, une demi-heure plus tôt, trinquait au champagne avec les barons du crime et de la haute finance de l’Illinois.
« Emma », dit-il d’une voix basse, sourde, qui vibrait d’un avertissement funeste. « Prends cette couverture. Tu viens avec moi. »
« M-Monsieur Moretti… je ne suis qu’une femme de chambre. Votre fiancée… »
« Vanessa n’est plus ma fiancée depuis le moment précis où elle a posé sa griffe sur le chien de ma mère », trancha-t-il, ouvrant le tiroir secret de son secrétaire en noyer pour y glisser un pistolet automatique à sa ceinture, sous sa veste de smoking. « Et tu es la seule ici qui ait risqué son sang pour lui. Prends la couverture. »
Je serrai le tissu usé contre ma poitrine. L’odeur familière de Bruno — un mélange de foin séché, de poussière de foyer et de vieille fourrure fidèle — m’emplit les narines. Une décharge d’adrénaline effaça d’un coup la brûlure lancinante de mon dos.
Nous traversâmes les couloirs du manoir d’un pas d’assaut. Les rires étouffés des invités parvenaient encore de la grande galerie où le champagne coulait à flots. Vanessa devait être en train de parader, son diadème étincelant sous les lustres, persuadée d’avoir effacé la dernière faiblesse sentimentale de Luca Moretti pour régner sans partage sur son domaine. Elle ignorait que le compte à rebours de sa propre ruine venait de s’enclencher.
Dans la cour d’honneur, trois SUV noirs aux vitres teintées tournaient déjà au ralenti, leurs phares à LED fendant la brume glaciale de novembre. Daniel tenait la portière arrière du véhicule de tête ouverte. Luca m’y poussa doucement avant de monter à mes côtés.
« Pied au plancher », ordonna-t-il au chauffeur. « Nous avons moins de vingt minutes. »
Les pneus crissèrent sur les pavés humides avec un hurlement déchirant. Les lourdes grilles en fer forgé du domaine Moretti s’ouvrirent à la volée, et le convoi s’élança sur l’autoroute en direction du sud-est.
Le trajet fut une traversée des enfers. Dehors, la pluie fine de Chicago se transformait en neige fondue, giflant le pare-brise. À l’intérieur, le silence n’était troublé que par la respiration saccadée de Daniel, assis sur le siège passager avant, et le cliquetis régulier du portable de Luca.
« Daniel. Le directeur de la clinique répond ? » demanda Luca, son regard vissé sur le compteur de vitesse qui oscillait autour de cent quatre-vingts kilomètres à l’heure.
« Ça sonne dans le vide, patron. Le service de nuit est en sous-effectif. J’ai essayé la ligne d’urgence. Une boîte vocale nous renvoie vers un standard automatisé. »
La mâchoire de Luca se contracta si fort qu’un muscle tressaillit sur sa tempe. « Rappelle. Sans arrêt. »
Je regardais mes doigts tremblants enfoncés dans la laine effilochée de la couverture. Mes pensées tournèrent en boucle : Pitié, faites qu’il soit encore vivant. Faites que nous n’arrivions pas trop tard. Je revoyais le regard doux et voilé de Bruno cet après-midi-là, ses pattes tremblantes qui glissaient sur le gravier pendant que l’homme de Vanessa le poussait sans ménagement au fond de la boîte en plastique. Le chien n’avait même pas grogné ; il avait seulement levé ses yeux tristes vers moi, cherchant à comprendre pourquoi l’univers familier de sa maison le rejetait soudain dans la nuit.
« Emma », la voix de Luca brisa mes pensées. Il ne me regardait pas, ses yeux restant fixés sur la nuit noire striée par nos phares. « Pourquoi ne m’as-tu pas parlé dès mon retour ? Tu savais ce que représentait Bruno pour moi. »
« J’avais peur, monsieur », murmurai-je, la gorge serrée. « Vanessa m’a dit… elle m’a dit qu’elle s’assurerait que ma mère meure de faim dans la rue. Ma mère vient de subir une ablation de la vésicule biliaire, elle a besoin de médicaments très chers chaque mois. Je n’ai personne d’autre dans cette ville. Si je perdais cette place sans références, nous étions anéanties. »
Luca tourna lentement son visage vers moi. Dans l’obscurité de l’habitacle, ses yeux brillaient d’une lueur sombre, impénétrable.
« Ta mère ne manquera plus jamais de rien », dit-il avec une gravité solennelle qui sonnait comme un serment gravé dans la pierre. « Et personne, sous mon toit ou dans cette ville, ne lèvera plus jamais la main ou la voix sur toi. Tu as ma parole. »
À 22 h 31, le convoi quitta l’autoroute dans un dérapage contrôlé, s’engouffrant dans une zone commerciale désolée de Hammond. Au bout d’une allée bordée de néons clignotants se dressait un bâtiment bas en briques grises surmonté d’une enseigne lumineuse bleue : Clinique Vétérinaire d’Urgence St. Jude.
La berline n’était pas encore totalement immobilisée que Luca ouvrait déjà sa portière.