À sa gauche, Leo s’était assoupi, la tête penchée contre le manteau de laine de son père, son petit avion en bois toujours serré entre ses doigts potelés. Alexander, lui, ne dormait pas. Ses pupilles sombres étaient fixées sur la jeune femme, scrutant la moindre crispation de son visage pâle, la moindre respiration retenue.

« Vous perdez des forces, dit-il calmement, d’une voix basse qui vibrait dans la cabine. Bennett vous attend au domaine. Encore sept minutes. »

« Je vous ai déjà dit que je pouvais rentrer chez moi, répliqua Emma d’une voix éraillée par la douleur. Un pansement et du désinfectant auraient suffi. »

Un rictus imperceptible releva le coin des lèvres de Kane. « Une coupure profonde près de la plèvre ne se traite pas avec un pansement de supérette, mademoiselle Carter. Vous avez risqué votre souffle pour mon fils. Je n’ai pas pour habitude de laisser mourir mes créanciers sur le trottoir. »

Le cortège franchit de lourdes grilles en fer forgé gardées par des hommes armés de fusils d’assaut dissimulés sous de longs imperméables, avant de s’engager dans l’allée sinueuse d’une immense propriété nichée sur les hauteurs boisées au nord de la ville. Le manoir Kane ressemblait davantage à une forteresse moderne en pierre de taille et verre blindé qu’à une demeure familiale.

Dès l’arrêt du véhicule, la portière d’Emma s’ouvrit. Deux hommes en costume sombre voulurent l’aider à descendre, mais Alexander fut plus rapide. D’un geste sec de la main, il écarta ses gardes, glissa un bras ferme sous les genoux de la jeune femme et l’autre derrière ses épaules, la soulevant sans le moindre effort malgré la différence de gabarit.

Emma sursauta, étouffant un cri quand la pression réveilla l’entaille à ses côtes. « Lâchez-moi… Je peux marcher ! »

« Taisez-vous, ordonna-t-il froidement, le regard braqué droit devant lui. Vous avez perdu un demi-litre de sang. Vous vous évanouiriez avant d’avoir franchi la première marche. »

Le Dr Bennett attendait dans une suite médicale privée aménagée au rez-de-chaussée. Pendant près d’une heure, sous la lumière crue des scialytiques, le médecin retira un à un les débris de cristal logés sous la peau, suturant les chairs avec une précision chirurgicale. Emma refusa l’anesthésie générale, exigeant une simple anesthésie locale. Elle voulait rester éveillée. Elle devait rester sur ses gardes.

Adossé contre le chambranle de la porte, les bras croisés, Alexander n’avait pas quitté la pièce d’un pouce. Il observait chaque point de suture, chaque goutte de sueur perlant sur le front de la jeune femme. Ce qui le frappait n’était pas seulement son courage physique, mais le calme étrange, presque mécanique, avec lequel elle endurait la douleur. Une serveuse de vingt-quatre ans aurait dû pleurer, hurler, implorer. Emma Carter serrait simplement les mâchoires, le regard rivé à un point invisible sur le mur opposé.

« C’est terminé pour ce soir, annonça enfin Bennett en ôtant ses gants en latex tachés de rouge. Dix-huit points au total. Aucune artère touchée par miracle, mais une infection est à craindre si vous ne restez pas alitée au moins quarante-huit heures. Pas de port de charge. Pas de mouvements brusques. »

Le médecin s’éclipsa après avoir laissé des antibiotiques et des antalgiques. Alexander s’approcha du lit médicalisé, tenant une chemise en soie noire d’homme et un pantalon souple.

« Enfilez ça. Vos affaires sont bonnes pour l’incinérateur. »

Emma baissa les yeux sur son tablier maculé de pourpre, jeté dans une corbeille en métal. « Combien je vous dois pour les soins ? »

Alexander la fixa, incrédule, avant qu’un éclat sombre ne traverse son regard. « Vous persistez dans cette comédie ? Vous avez sauvé l’héritier de la famille Kane. Vous pourriez me demander un million de dollars en liquide, une villa en Toscane ou la tête de votre propriétaire, et vous l’auriez avant l’aube. Et vous me parlez d’honoraires médicaux ? »

« Je ne fais pas la charité, et je n’en accepte aucune, monsieur Kane. Je vous ai dit que je ne voulais rien de vous. »

« Tout le monde veut quelque chose de moi, Carter. Sans exception. »

Il fit volte-face et se dirigea vers la porte. « Une chambre vous a été préparée au premier étage. Marcus veillera dans le couloir. N’essayez pas de vous enfuir par la fenêtre, le parc est truffé de détecteurs thermiques et de molosses qui ne font pas de quartier. Reposez-vous. Demain, nous aurons une longue conversation. »

La nuit fut courte et tourmentée. Emma ne parvint à fermer l’œil que quelques heures, bercée par le silence oppressant de cette forteresse dorée. Dans l’obscurité, elle tâta la couture intérieure de son soutien-gorge de sport, le seul sous-vêtement qu’elle avait refusé de quitter. Sous le tissu élastique, une minuscule puce électronique de la taille d’un grain de riz était solidement cousue. Elle poussa un soupir de soulagement inaudible. Ils ne l’avaient pas trouvée.

À huit heures du matin, une silhouette fluette poussa timidement la porte entrouverte de la vaste chambre d’amis.

« Emma ? »

La jeune femme ouvrit aussitôt les yeux. Leo se tenait sur le seuil, habillé d’un pull gris propre, tenant un plateau en bois d’ébène sur lequel reposaient une tasse de chocolat fumant, des croissants dorés et un verre d’eau accompagné des pilules prescrites par Bennett.

« Bonjour, bonhomme », murmura-t-elle en esquissant un sourire sincère, luttant contre la raideur de ses muscles pour s’asseoir contre les oreillers.

« Papa a dit que tu devais manger pour fabriquer du nouveau sang, expliqua l’enfant en s’avançant prudemment pour poser le plateau sur la table de chevet. Tu as encore mal ? »

« Beaucoup moins grâce à toi. »

Leo grimpa sur le bord du matelas avec la spontanéité désarmante des enfants solitaires. « Tu sais… depuis que maman est partie au ciel, papa ne sourit jamais. Mais hier soir, quand il t’a vue courir vers moi, il a eu peur. Papa n’a jamais peur de rien. Tout le monde a peur de lui, mais lui, jamais. Sauf pour moi. »