Je ne bougeais pas. Marco attendait à deux pas de moi, l’eau gouttant encore de l’ourlet de son pardessus noir, formant une flaque sombre qui se mêlait aux traînées écarlates. Mes hommes, postés aux angles du vestibule, avaient tous les yeux rivés sur mon dos. Ils savaient lire mes postures mieux que quiconque dans cet empire souterrain. Quand Dominic Castellano haussait le ton, il restait une marge de négociation. Mais quand Dominic Castellano cessait de respirer par le nez et que ses épaules se figeaient comme du granit taillé, c’était le signe que des cercueils allaient devoir être commandés en gros.

« Valenti », dis-je d’une voix sourde, presque feutrée. « L’état des lieux. »

Le médecin ne leva pas les yeux de la plaie béante qui barrait le flanc droit d’Emma. Ses mains gantées de latex étaient déjà rougies.

« Deux côtes fracturées, peut-être trois. Un traumatisme crânien sévère avec une plaie occipitale qui nécessite une suture immédiate. Hémorragie interne modérée au niveau de l’abdomen, mais la rate semble intacte. Ils ont utilisé des pointes d’acier ou des semelles renforcées. Ce n’était pas un tabassage de rue ordinaire, Dominic. Ils ont cherché à briser les os longs sans toucher aux organes vitaux immédiats. Ils voulaient qu’elle survive assez longtemps pour ramper jusqu’à votre perron. »

Un message. Pas une exécution sommaire dans le caniveau, mais une lettre de défi écrite avec la chair d’une gamine de vingt-trois ans dont le seul crime était d’épousseter mes toiles de maître et de vouloir payer les dialyses de sa mère et les prothèses de son frère.

Je m’accroupis à nouveau près d’elle. Emma avait les yeux mi-clos, un voile grisâtre ternissant son regard d’ordinaire si vif et si farouche. Sa lèvre inférieure était fendue en deux, enflée, laissant perler un filet rouge sombre sur son menton pâle. Malgré la douleur suffocante qui devait lui comprimer la cage thoracique à chaque inspiration, sa main droite — aux ongles courts et aux articulations abîmées par les détergents industriels — chercha aveuglément le sol. Ses doigts effleurèrent le revers de ma manche.

Elle serra mon poignet avec une force dérisoire, désespérée.

« Monsieur Castellano… », murmura-t-elle, un sifflement rauque s’échappant de ses poumons meurtris. « Toby… mon frère… il est seul dans l’appartement… Si je ne rentre pas… il va essayer de descendre les escaliers… il ne peut pas… »

« Tais-toi, Emma », lui dis-je doucement en posant ma main libre sur ses doigts glacés.

Je ne touchais jamais mes employés. La distance n’était pas une question de mépris de classe, mais un protocole de survie. Dans mon monde, la proximité est une cible. Moins un subordonné compte à vos yeux, moins l’ennemi a de prise sur lui. Mais ce soir-là, les règles venaient de voler en éclats sur les trottoirs de l’Upper East Side.

« Toby est déjà pris en charge », mentis-je avec une assurance implacable pour apaiser la panique dans ses prunelles dilatées. « Marco a envoyé deux voitures. Ton frère ne manquera de rien. Maintenant, ferme les yeux. Laisse Valenti faire son travail. »

Elle expira longuement, un tremblement incontrôlable agitant sa mâchoire, puis sa prise se relâcha. Sa tête bascula sur le côté, inconsciente sous l’effet du sédatif que le médecin venait de lui injecter dans la veine du bras.

« Montez-la dans la suite de l’aile est », ordonnai-je en me relevant. « Je ne veux pas d’hôpital public. Les cliniques de la ville ont trop d’yeux et d’oreilles à la solde des Russes. Installez une unité de soins intensifs complète là-haut. Si elle a besoin de sang, faites venir les poches depuis nos réserves privées de Brooklyn. Si elle meurt, Valenti, vous me rejoindrez au sous-sol. »

Le médecin déglutit péniblement, fit un signe de tête bref et appela deux infirmiers en civil qui attendaient sous le porche avec un brancard pliable. En moins de deux minutes, le hall retrouva une propreté illusoire, bien que l’odeur de fer et d’eau de pluie continuât de hanter l’air conditionné.

Marco s’avança, tenant une serviette propre qu’il me tendit. J’essuyai le sang d’Emma qui avait maculé mes manchettes de chemise en popeline blanche, puis je jetai le tissu ensanglanté sur un guéridon d’acajou.

« Kolov », dit Marco à voix basse. « Le serpent au poignet, c’est la signature de la Bratva de Brighton Beach, aile sud. Viktor ‘Le Borgne’ Kolov. Il a passé six ans au pénitencier de Danbury avant d’être libéré l’automne dernier. Il tente de reprendre la main sur les quais de Red Hook et les boîtes de nuit de Chelsea. Nous lui avons refusé l’accès aux terminaux pétroliers le mois dernier. »

« Il a cru que mon refus était une invitation à négocier », répondis-je en me dirigeant vers mon bureau aux doubles portes de chêne massif. « Il a cru que parce que je gère mes affaires avec des banquiers et des avocats plutôt qu’avec des fusils à pompe sciés sur le siège passager, mes dents s’étaient émoussées. »

Je poussai la porte. La pièce était plongée dans une pénombre rassurante, seulement troublée par les reflets ambrés d’un feu de cheminée mourant et les lueurs de la skyline new-yorkaise qui ruisselait sous l’averse derrière les vitres blindées. Lucia, ma sœur cadette, était assise dans un fauteuil club en cuir, un verre de bourbon intact posé sur la table basse à côté d’elle.

Elle ne pleurait pas. Une Castellano ne pleure pas devant les affaires de la famille. Mais ses yeux noirs brillaient d’une fureur froide qui égalait la mienne.

« Elle est vivante ? » demanda-t-elle sans préambule.

« Pour l’instant », répondis-je en m’installant derrière le bureau en noyer. « Mais elle porte la marque de Kolov sur son corps. »

Lucia serra les poings, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes. « Je lui avais dit de rester ici ce soir. Je sentais que quelque chose ne tournait pas rond dans le quartier depuis mardi. Des camionnettes aux vitres teintées qui tournaient trop lentement autour du bloc. Dominic, Emma n’a rien à voir avec ça. C’est une gamine innocente qui s’escrime à torcher nos parquets pour quelques centaines de dollars par semaine. »