« Nous avons un cadavre au Terminal 4 de Brooklyn, Sebastian. Et ce n’est pas un docker. C’est Julian Vance. »
À ce nom, l’air de la pièce parut se raréfier d’un coup.
Julian Vance n’était pas seulement le procureur spécial fédéral chargé de monter le dossier d’extorsion contre le syndicat de Sebastian Ward. Il était également, par un coup du sort macabre que peu d’âmes à New York connaissaient, le beau-frère de mon propre père — un homme que j’avais croisé lors de dîners de famille formels avant que la ruine et les dettes de jeu ne précipitent la chute des miens.
Sebastian ne cilla pas. Sa main gauche, aux jointures blanchies, serrait le combiné avec une force millimétrée, tandis que son regard gris acier se relevait lentement pour s’ancrer dans le mien. Toute l’hésitation, tout le trouble intime qui l’avait paralysé une minute plus tôt devant les draps souillés s’étaient évaporés. Le patron était de retour. Le fauve impitoyable, calculateur, dont le sang-froid faisait trembler cinq districts, venait de reprendre possession de son corps.
« Comment ? » demanda-t-il, la voix dénuée de la moindre inflexion.
« Deux balles de calibre 9 mm dans la nuque », répliqua Mara. « Exécution nette, professionnelle. Mais le pire n’est pas là. Le tireur a laissé une signature. Une balle creuse marquée d’une encoche en croix dans la paume de sa main droite. Exactement le modus operandi que tes hommes utilisaient il y a dix ans, avant que tu ne fasses nettoyer la ville. Quelqu’un veut faire croire que tu as ordonné le contrat au moment précis où le grand jury s’apprêtait à délibérer. Le FBI a déjà lancé des mandats de perquisition. La police d’État encercle Midtown. Dans moins de vingt minutes, ils enfoncent les portes d’entrée de la tour. »
Sebastian ne perdit pas une seconde à proférer des menaces inutiles. « Où est Nikolai ? »
« En bas, dans le garage souterrain, moteur tournant. Mais tu as un problème supplémentaire. La rumeur dit qu’une femme est entrée avec toi hier soir. Si le procureur fédéral a été descendu pour t’abattre, la presse et les fédéraux vont fouiller chaque recoin de ce complexe. Si une fille sans alibi se trouve dans tes appartements, elle sera arrêtée en tant que complice ou utilisée comme levier par le bureau du procureur. Fais-la disparaître, Sebastian. Tout de suite. »
La ligne coupa.
Sebastian resta immobile pendant deux battements de cœur. Puis il posa le téléphone sur la console d’ébène, sans un geste brusque, sans un soupir. Il se tourna vers moi.
« Lève-toi, Valerie. »
Ce n’était plus l’homme qui me murmurait des folies contre la peau quelques heures plus tôt, ni celui dont les yeux s’étaient écarquillés de panique en découvrant ma virginité. C’était un général face à une ligne de front prête à céder.
Je tentai de bouger, mais une douleur sourde et aiguë irradia au creux de mes reins et le long de mes cuisses. Neuf fois. Mon corps n’était qu’un champ de ruines, endolori, engourdi, marqué par l’intensité déraisonnable d’une nuit où j’avais cru pouvoir défier mes propres limites pour lui prouver que je pouvais exister dans son monde. Une grimace m’échappa malgré moi, et je dus me retenir au chevet pour ne pas vaciller.
Un éclair de contrariété mêlé d’une rage contenue traversa les yeux de Sebastian. En deux enjambées, il fut près du lit. Sans demander la permission, sans aucune hésitation cette fois, il glissa un bras ferme sous mes genoux et l’autre derrière mon dos, me soulevant comme si je ne pesais rien.
« Sebastian, pose-moi, je peux marcher… » murmurai-je, le rouge me montant aux joues malgré l’urgence.
« Tais-toi », ordonna-t-il doucement, mais avec une autorité qui ne souffrait aucune réplique. « Si tu t’écroules au milieu du couloir, nous sommes morts tous les deux. Tu n’as rien à prouver ce matin. Tu as déjà assez parlé hier soir. »
Il me porta jusqu’au dressing attenant, me déposant avec une délicatesse troublante sur la banquette de cuir sombre. D’un geste sec, il ouvrit un compartiment secret dissimulé derrière un pan de miroir sans tain. À l’intérieur ne se trouvaient pas seulement des liasses de billets ou des passeports vierges, mais des vêtements féminins simples, neutres : un jean noir, un pull en cachemire sombre, des bottines sans talon, une veste en laine banale.
« Habille-toi. Maintenant. »
Il jeta les vêtements à côté de moi et tourna le dos avec une décence presque chirurgicale, commençant lui-même à enfiler une chemise propre, dissimulant sous sa veste une arme compacte dans un holster d’épaule.
Mes mains tremblaient d’une manière incontrôlable. Le contraste entre l’intimité sauvage de la nuit et la brutalité glaciale de cet instant m’écrasait la poitrine. Julian Vance était mort. Mon esprit tournait à plein régime. Pourquoi Julian ? Pourquoi maintenant ? La veille encore, avant que j’accepte de suivre Sebastian dans son penthouse, j’avais reçu un message cryptique de mon frère Lucas, me suppliant de rester loin de la famille Ward, jurant que « l’échiquier allait sauter ».
Mon Dieu, Lucas… qu’as-tu fait ?
Je réussis tant bien que mal à enfiler les vêtements, chaque mouvement tirant douloureusement sur mes muscles endoloris. Lorsque je relevai les yeux, Sebastian avait déjà fait disparaître les draps tachés dans une trappe d’incinérateur dissimulée dans la buanderie privée. Aucune trace biologique. Aucun indice. Tout dans cet appartement devait crier le vide absolu avant l’arrivée des gyrophares.
« On y va », dit-il en m’attrapant par le poignet.
Sa poigne n’était pas douloureuse, mais elle était un étau d’acier. Il m’entraîna non pas vers l’ascenseur principal, mais vers une issue de service étroite, camouflée dans les boiseries du couloir. L’air y sentait le béton frais et la graisse mécanique. Nous descendîmes des escaliers métalliques en colimaçon à une vitesse vertigineuse. À chaque marche, la douleur me mordait les hanches, mais je serrais les dents jusqu’à sentir le goût métallique du sang dans ma bouche. Je refusais d’être un boulet. Je refusais qu’il me regarde à nouveau avec cette pitié destructrice.