PARTIE 1 — LE DÉFI D’UN MILLION D’EUROS
« Ouvrez ce coffre et je vous donne un million d’euros ! »
La voix d’Arthur Delacroix résonna sous les immenses lustres de cristal du palais parisien.
Deux cents invités se retournèrent vers la scène. Les conversations s’interrompirent. Les coupes de champagne restèrent suspendues dans les mains. Même le quatuor à cordes, installé près des grandes fenêtres, cessa de jouer.
Au centre de la salle se dressait un immense coffre-fort en acier sombre.
Arthur Delacroix, soixante-huit ans, milliardaire et figure incontournable de la finance française, posa une main sur le métal froid.
« Je le répète, mesdames et messieurs. Un million d’euros. Pour celui ou celle qui parviendra à ouvrir ce coffre ce soir. »
Quelques invités éclatèrent de rire.
Un homme d’affaires approcha, examina le clavier électronique et secoua la tête.
« Arthur, vous plaisantez ? Même un spécialiste n’y arriverait pas sans connaître le code. »
Le milliardaire sourit.
« Alors personne ne repartira avec mon argent. »
Un nouveau rire parcourut la salle.
Mais, à l’autre extrémité du salon, près d’une table couverte de macarons et de petits fours, un garçon de onze ans venait de relever la tête.
Il portait un vieux sweat à capuche vert olive, un pantalon gris usé et des baskets dont les semelles commençaient à se décoller.
Il s’appelait Étienne Moreau.
Et contrairement aux riches invités qui admiraient le coffre avec incrédulité, il le regardait comme s’il venait de reconnaître quelque chose.
Une femme en robe émeraude fronça les sourcils en l’apercevant.
« Qui a laissé entrer cet enfant ? »
Étienne ne répondit pas.
Il posa doucement le petit gâteau qu’il tenait entre ses doigts.
Puis il traversa la salle.
Ses vieilles chaussures crissèrent légèrement sur le parquet de Versailles.
Des dizaines de regards le suivirent. Certains avec curiosité, d’autres avec mépris.
Lorsqu’il s’arrêta devant Arthur Delacroix, le milliardaire baissa les yeux.
« Tu t’es perdu, mon garçon ? »
Étienne leva son visage couvert de taches de rousseur.
« Non, monsieur. »
« Alors que veux-tu ? »
Le garçon désigna le coffre.
« Je peux l’ouvrir. »
Un silence brutal tomba sur la salle.
Puis un éclat de rire retentit.
« Lui ? » lança un homme près du premier rang. « Il n’a probablement jamais vu un coffre pareil ! »
Arthur observa les manches élimées du sweat de l’enfant.
« Sais-tu seulement combien vaut ce coffre ? »
« Non, monsieur. »
« Plus cher que la maison de beaucoup de Français. »
Étienne ne baissa pas les yeux.
« Cela ne change rien à la façon dont il fonctionne. »
Le sourire d’Arthur se figea un instant.
Un garçon de onze ans venait de lui répondre avec une assurance qu’il n’appréciait guère.
Il rapprocha son microphone de sa bouche.
« Très bien. Puisque tu es si sûr de toi, je vais te laisser essayer. Mais si tu échoues, tu quittes immédiatement cette réception. »
Étienne hocha la tête.
« D’accord. »
Arthur recula d’un pas.
Le garçon s’approcha du clavier.
Il leva lentement son index.
Et au moment où il toucha la première touche, le milliardaire pâlit.
Car Étienne venait de murmurer une phrase que personne, dans cette salle, n’aurait dû connaître.
« Mon père disait toujours que les portes les plus difficiles à ouvrir ne sont pas celles qui ont les meilleures serrures. »
Arthur Delacroix cessa de sourire.
Il connaissait cette phrase.
Il ne l’avait pas entendue depuis quinze ans.
Et l’homme qui la prononçait autrefois était officiellement mort.
Quatre heures plus tôt, Étienne Moreau n’avait aucune intention de se retrouver au milieu d’une réception de milliardaires.
Il était assis dans un petit appartement du dix-neuvième arrondissement, devant une table de cuisine recouverte de cahiers, de composants électroniques et de vieux tournevis.
La pluie frappait la fenêtre.
Le radiateur fonctionnait par intermittence, et une bassine avait été placée sous une fuite du plafond.
Étienne vivait avec sa mère, Claire Moreau, trente-huit ans, aide-soignante dans une clinique parisienne.
Depuis plusieurs années, Claire travaillait de longues journées, parfois même les week-ends, pour payer le loyer et les factures.
Elle rentrait souvent avec les épaules douloureuses et les yeux fatigués.
Pourtant, chaque soir, elle trouvait quelques minutes pour s’asseoir près de son fils.
« Qu’est-ce que tu fabriques encore ? » lui demandait-elle en souriant.
« Un système qui détecte les pannes avant qu’elles arrivent. »
« Et tu vas vraiment réussir ? »
« Je crois. »
Elle caressait ses cheveux bruns.
« Tu as exactement le même regard que ton père quand il réfléchissait. »
À chaque fois, Étienne relevait la tête.
Mais Claire changeait rapidement de sujet.
Son père était un mystère.
Il s’appelait Julien Moreau.
D’après sa mère, c’était un ingénieur exceptionnel, spécialisé dans les systèmes électroniques de sécurité.
Il avait disparu alors qu’Étienne n’était encore qu’un bébé.
Pendant des années, Claire avait raconté que Julien était mort dans un accident industriel.
Mais quelque chose n’avait jamais convaincu son fils.
Dans la vieille boîte en fer cachée sous le lit de sa mère se trouvaient des photographies, des plans techniques, des lettres et une petite carte métallique.
Sur l’une des photographies, Julien Moreau souriait devant un immense bâtiment.
À ses côtés se tenait un homme aux cheveux encore sombres.
Arthur Delacroix.
Étienne avait découvert cette photographie quelques mois auparavant.
Lorsqu’il l’avait montrée à sa mère, son visage avait changé.
« Où as-tu trouvé cela ? »
« Dans la boîte de papa. »
Claire lui avait aussitôt repris la photographie.
« Je ne veux pas que tu t’intéresses à cet homme. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il nous a déjà pris suffisamment de choses. »
Elle avait quitté la pièce avant qu’Étienne puisse poser une autre question.
Ce soir-là, le garçon était resté éveillé très longtemps.
Il avait commencé à chercher tout ce qu’il pouvait apprendre sur Arthur Delacroix.
Les journaux parlaient de ses hôtels, de ses investissements, de ses propriétés et de ses fondations caritatives.