L’application chargea une mosaïque de séquences vidéo horodatées sur les deux dernières semaines. Le premier fichier affichait la date du mardi précédent, treize heures quarante.

Daniel appuya sur lecture.

L’angle de vue était plongeant, capturant la totalité de la cuisine depuis le haut du buffet où Emily avait autrefois posé cette caméra discrète pour surveiller les bêtises d’un chiot aujourd’hui disparu. Sur la vidéo, Lily était déjà dans sa chaise haute. Elle tenait dans sa petite main une cuillère en plastique souple et gazouillait doucement vers le vide. Vanessa apparut dans le cadre, vêtue de son élégant tailleur gris de travail, une tasse de café à la main. Elle posa la tasse, s’approcha de la table, et d’un geste sec, brutal, arracha la cuillère des mains du bébé. Lily sursauta, ses lèvres se mirent à trembler, mais aucun sanglot n’eut le temps d’éclater : Vanessa se pencha à quelques centimètres du visage de la fillette, le doigt pointé sur son nez. Le micro intégré capta une voix basse, tranchante comme une lame de rasoir : « Tais-toi. Pas un son. Tu n’es rien d’autre qu’un parasite qui lui vole son argent. »

Daniel sentit son estomac se nouer violemment. Un goût de cendre et de bile lui monta dans la gorge.

À quelques mètres de là, assise sur le canapé visible au fond du salon attenant, Margaret tournait les pages d’un magazine d’intérieur. Elle n’avait pas levé les yeux une seule fois. Lorsque Lily avait fini par laisser couler de grosses larmes silencieuses le long de ses joues rondes, la grand-mère s’était contentée de soupirer et d’allumer la télévision pour couvrir les bruits de l’enfant.

Beth posa une main glaciale sur l’épaule de Daniel. « Regarde les autres jours, Daniel. Tout de suite. Sauvegarde tout avant que le cloud ne se réinitialise. »

Daniel brancha une clé USB sur l’adaptateur de son téléphone et lança la copie en masse des données tout en faisant défiler les journées précédentes. Ce que l’objectif avait enregistré dépassait l’entendement. Ce n’était pas une saute d’humeur isolée, ni un simple accès de fatigue nerveuse : c’était un système méticuleux, froid, une campagne méthodique de maltraitance psychologique et physique destinée à briser une enfant de quinze mois.

On y voyait Vanessa enfermer Lily dans le cellier sans lumière pendant vingt minutes sous prétexte qu’elle avait renversé son gobelet d’eau. On y voyait Margaret assise à table, savourant une part de tarte pendant que Vanessa pinçait cruellement la cuisse potelée de l’enfant sous la tablette pour la forcer à avaler de la purée brûlante. Et le plus glaçant demeurait les conversations entre les deux femmes, captées avec une netteté terrifiante par le micro haute définition.

Sur un enregistrement daté de quatre jours plus tôt, Margaret disait distinctement : « Mon fils a perdu la tête depuis la mort d’Emily. Il veut ouvrir un compte bloqué pour la petite avec les indemnités de l’assurance-vie. Six cent mille dollars, Vanessa. Six cent mille ! S’il place cet argent dans une fiducie intouchable jusqu’à ses vingt-cinq ans, notre projet de cabinet immobilier tombe à l’eau. Daniel m’appartient, c’est mon fils unique. Il doit comprendre que sa priorité, c’est de refaire sa vie avec une femme respectable qui saura gérer son patrimoine, pas de s’enterrer vivant pour un bébé qui ne se souviendra même pas de sa mère. »

Vanessa avait ricané en versant du vin blanc dans le verre de Margaret : « Ne vous en faites pas, Margaret. Une fois que nous serons mariés, nous enverrons la gamine dans un internat spécialisé en Suisse dès ses quatre ans. D’ici là, il faut juste que Daniel réalise qu’il n’a pas les épaules pour s’en occuper et qu’elle est anormale, instable. Quelques crises de colère supplémentaires, quelques chutes bien orchestrées, et il acceptera de la faire interner en pédopsychiatrie. Le médecin de famille est un ami de mon père, il signera ce que je lui demanderai. »

Daniel laissa tomber son téléphone sur ses genoux. Le sol semblait se dérober sous ses pieds. L’air manquait dans ses poumons.

Sa mère. La femme qui lui avait donné le jour, qui l’avait bercé, qui prétendait être venue pour l’aider à traverser le deuil insurmontable d’Emily. Et Vanessa, cette femme qu’il croyait être un refuge bienveillant dans sa dérive, une amie devenue compagne attentive. Elles n’avaient vu en la tragédie de sa famille qu’une opportunité financière et une lutte de pouvoir machiavélique. Pire encore : l’accident d’Emily.

Une sueur froide baigna soudain les tempes de Daniel. Un doute monstrueux, venimeux, s’insinua dans chaque fibre de son être. Emily était morte un soir de pluie, après que ses freins avaient brusquement lâché sur la route départementale reliant son travail à leur maison de banlieue. La police avait conclu à une rupture de durite due à l’usure prématurée d’une vieille pièce. Mais qui avait insisté ce jour-là pour qu’Emily prenne la voiture familiale au lieu de son petit véhicule de ville ? Margaret. Qui avait recommandé le garagiste trois jours avant l’accident ? Le frère de Vanessa.

« Daniel ? » La voix brisée de Beth le ramena à la réalité. Ses yeux étaient emplis de larmes de rage. « Les inspecteurs sont là. »

Deux inspecteurs de la brigade de protection des mineurs s’avançaient dans le couloir de l’hôpital. L’un d’eux, un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux grisonnants nommé Miller, montra son badge. « Monsieur Carter ? Nous devons vous parler de ce qui s’est produit à votre domicile. Votre compagne, Vanessa Duval, a déposé une main courante contre vous il y a quarante minutes pour agression physique avec arme par destination. Elle s’est rendue aux urgences de la clinique privée Saint-Roch pour faire constater un traumatisme au bras droit dû à un jet de poêle. »

Daniel eut un rire sans joie, un son rauque qui fit frissonner les infirmières au bout du comptoir. « Elle a porté plainte contre moi ? »