Au centre de toute cette opulence paradait Marco Bellini. Il portait une chemise argentée largement ouverte et plusieurs lourdes chaînes en or reposaient sur son torse hâlé. Il déambulait au milieu des invités, un verre de millésime à la main, affichant le sourire conquérant de celui qui se croit tout permis. Quand quelqu’un le complimentait sur le domaine, Marco entretenait scrupuleusement le malentendu. Il affirmait avec orgueil que cette demeure ancestrale serait bientôt entièrement sienne. En réalité, Marco n’avait jamais réglé la moindre facture du domaine. Il n’avait contribué ni à l’achat des œuvres d’art, ni à l’entretien des jardins luxuriants, ni aux salaires des employés. Tout reposait sur la fortune bâtie par son père, l’industriel Alberto Bellini. Mais à force de se vanter, Marco avait fini par confondre le privilège avec la compétence.

Puis Leonardo Moretti avait franchi le grand portail sans faire de bruit. Vêtu d’un pantalon de toile claire, d’un polo bleu marine dénué de tout monogramme et de chaussures souples sans marque apparente, il était entré seul, sans escorte ni faste. Après avoir subi l’arrogance de Marco, qui l’avait pris pour un maître d’hôtel avant de l’humilier publiquement devant des dizaines d’invités armés de leurs téléphones, Leonardo avait fait tomber le masque. L’arrivée impromptue de Madame Vianello, la régisseuse historique de la propriété, puis celle d’Alberto Bellini lui-même, avaient transformé le triomphe factice en un champ de ruines. Alberto avait été contraint de vendre la villa le matin même pour sauver son groupe industriel du naufrage et préserver les emplois de centaines de familles. Confronté à ses mensonges, lâché par ses faux amis qui s’étaient éclipsés à la seconde où le faste s’était évaporé, Marco s’était retrouvé seul au milieu des débris de sa vanité, un verre vide ramassé au sol, face à la vérité brute.

Mais cette confrontation publique n’était que le préambule d’une nuit bien plus longue et orageuse.

Le silence qui régnait dans le grand salon était à présent insoutenable, uniquement troublé par le clapotis de l’eau de la piscine dehors et le vent du large qui s’engouffrait par les portes restées grandes ouvertes. Les trois derniers profiteurs de la fête venaient de faire crisser les pneus de leur décapotable sur le gravier de l’allée, laissant flotter une odeur de gomme brûlée dans l’air tiède de la nuit. Marco tenait toujours ce verre sale entre ses doigts tremblants. Ses mains, qui n’avaient jamais connu d’autre effort que de signer des notes de restaurant ou de tenir le volant d’un bolide offert pour ses vingt ans, semblaient soudain gourdées, lourdes, étrangères à son propre corps.

Son père, Alberto, se tenait près de l’immense baie vitrée. L’homme qui avait autrefois régné d’une poigne de fer sur la métallurgie régionale paraissait tassé, brisé de l’intérieur. Son costume sombre, d’ordinaire impeccable, présentait des faux plis marqués. Ses yeux cernés fixaient l’horizon obscur où la mer et le ciel se confondaient dans une même encre impénétrable.

« Tu pensais que cela durerait toujours, n’est-ce pas ? » murmura Alberto sans se retourner. Sa voix était rauque, ébréchée par la fatigue et des semaines d’angoisse silencieuse. « Tu pensais que les lignes de crédit étaient infinies. Que les machines tournaient par enchantement et que l’argent se renouvelait chaque matin comme la rosée. »

Marco tenta de déglutir, mais sa gorge était aussi sèche que de la chaux. « Papa… je ne savais pas. Tu ne m’as jamais rien dit de précis. Tu me disais juste de faire attention, mais tu ne m’as jamais expliqué la réalité ! »

Alberto pivota avec une lenteur accablante. Un rictus amer déforma ses lèvres pâles. « T’expliquer ? Combien de fois ai-je essayé de te faire asseoir dans mon bureau à l’usine ? Tu arrivais avec deux heures de retard, tu regardais ta montre en or toutes les trois minutes et tu repartais sous prétexte d’un déjeuner d’affaires qui n’était rien d’autre qu’une beuverie avec des parasites. Tu n’as jamais voulu voir. La vérité était trop vulgaire pour toi, Marco. Tu préférais vivre dans le reflet que les autres te renvoyaient. »

Leonardo Moretti se tenait un peu à l’écart, près de la cheminée monumentale en marbre de Carrare. Il observait la scène sans triomphalisme. Il n’y avait chez lui aucune joie sadique, seulement la lucidité implacable d’un homme qui savait exactement ce que coûtait chaque brique, chaque mètre de cuivre et chaque heure de labeur. Madame Vianello s’était retirée dans le couloir de l’aile est, attendant respectueusement les ordres du nouveau maître des lieux.

« Monsieur Bellini, » intervint Leonardo avec un calme feutré. « La colère ne résoudra rien ce soir. L’acte de cession a été ratifié par nos notaires respectifs à Milan. Les fonds ont été débloqués sur le compte séquestre pour apaiser les créanciers bancaires dès demain matin huit heures. Mais nous avons encore un différend pratique à régler ici. Et il ne s’agit pas seulement de nettoyer le salon. »

Marco releva la tête d’un coup sec. Une lueur de panique traversa son regard. « Quel différend ? Tu as la maison, non ? Tu as pris tout ce qui nous appartenait ! Qu’est-ce que tu veux de plus ? Mon sang ? »

Leonardo fit trois pas tranquilles en direction de Marco. La semelle de ses mocassins souples ne produisait aucun bruit sur le marbre immaculé, contrastant avec les pas lourds et heurtés du jeune homme. « Je n’ai rien pris, Marco. J’ai acheté ce que ton père vendait pour éviter la prison pour banqueroute frauduleuse et sauver quatre-vingts ménages du chômage technique. Mais tu devrais regarder autour de toi avant de crier à l’injustice. Ce soir, tu as laissé entrer une horde de prédateurs dans une maison qui n’était déjà plus à toi. Et parmi eux, certains ne sont pas venus uniquement pour boire du champagne gratuit. »

Alberto tressaillit et posa les yeux sur Leonardo avec une anxiété soudaine. « Que voulez-vous dire, monsieur Moretti ? »