Owen, assis sur sa chaise rembourrée de velours pourpre, serrait les poings contre ses genoux. Ses joues enfantines, encore rondes, étaient marbrées d’une pâleur maladive, et ses yeux immenses ne quittaient pas Valentina Shaw. Cette phrase, lancée avec l’innocence désarmée de l’enfance, continuait de ricocher contre les lambris d’acajou.

Tu m’avais dit que je pourrais voir ma maman… mais elle est morte.

Julian Blackthorne ne bougea pas d’un millimètre. Pourtant, ceux qui connaissaient intimement l’homme d’affaires savaient que cette immobilité totale était le signe d’un danger absolu. L’allergie d’Owen aux arachides n’était pas un secret ; elle était inscrite en lettres d’or dans chaque consigne transmise au personnel de Blackthorne Manor. Une trace infime pouvait fermer la gorge du garçonnet en moins de cinq minutes et provoquer un arrêt respiratoire irréversible.

Lydia Rowan, toujours en retrait d’un demi-pas, sentait les battements précipités de son propre cœur résonner dans ses tempes. Elle ne baissa pas les yeux. Elle portait l’uniforme sobre des domestiques de la maison, une robe noire col montant et tablier immaculé, mais son maintien trahissait une dignité que les servantes ordinaires possédaient rarement. Ses mains ne tremblaient pas lorsqu’elle déplaça discrètement le plat incriminé hors de portée.

Valentina Shaw tenta d’articuler un son, mais sa voix se brisa net. Elle porta une main manucurée à son cou, où battait une veine affolée. Les perles de son collier semblaient soudain peser comme une chaîne de plomb.

« Julian… murmura-t-elle enfin, esquissant un rire forcé qui sonna lugubrement creux. C’est… c’est une plaisanterie d’enfant. Vous savez combien Owen a de l’imagination depuis… depuis la tragédie. Il confond tout. »

Julian tourna enfin la tête vers elle. L’éclat d’acier dans ses yeux gris était si glacial que Valentina recula instinctivement contre le dossier de sa chaise.

« Owen ne ment jamais, déclara Julian. Sa voix était posée, presque feutrée, mais elle portait plus loin que n’importe quel cri de rage. Jamais sur sa mère. Et jamais sur ce qu’on lui promet. »

Un murmure scandalisé commença à serpenter le long de la table. Les convives échangeaient des regards gênés, mesurant l’ampleur du désastre. Deux ans plus tôt, Clara Blackthorne avait péri dans un accident de voiture mystérieux sur les falaises de Blackwood. Depuis, Valentina Shaw, fille d’un associé puissant et amie de longue date de la famille, s’était insidieusement imposée dans le manoir, briguant la place de maîtresse des lieux et l’alliance financière que représenterait un mariage avec Julian.

Julian fit un signe de tête imperceptible. À l’autre bout de la pièce, Marcus, le chef de la sécurité personnelle des Blackthorne, s’avança silencieusement.

« Emmène Owen dans ses appartements, ordonna Julian sans détacher son regard de Valentina. Que le médecin de garde l’examine immédiatement. »

« Non, papa ! s’écria le petit garçon en s’agrippant à la manche de Lydia. Je veux que Lydia vienne. Elle savait. C’est elle qui m’a dit que maman veillait depuis les étoiles, pas qu’elle m’attendait au fond du jardin si je mangeais le gâteau ! »

Cette seconde révélation fit l’effet d’un couperet. Valentina poussa un soupir étranglé, les yeux exorbités.

« Qu’as-tu dit à mon fils, Valentina ? demanda Julian, se levant lentement. Sa haute stature dominait désormais l’assemblée tétanisée. Tu lui as promis qu’il verrait sa mère s’il mangeait ce gâteau ? Sachant exactement ce que contenait la garniture ? »

« Non ! C’est faux ! Cette fille… cette bonne ment, elle a monté la tête de ton fils contre moi ! hurla Valentina, perdant toute contenance, son visage aristocratique déformé par la panique. Regarde-la ! D’où sort-elle ? Elle est entrée à notre service il y a trois semaines à peine ! C’est elle qui a empoisonné le dessert pour me détruire ! »

Lydia fit un pas en avant. Son calme contrastait violemment avec l’hystérie de Valentina.

« Monsieur Blackthorne, dit Lydia d’une voix claire et mesurée, le gâteau n’a pas été préparé par les cuisines du manoir. Mademoiselle Shaw a expressément insisté pour faire livrer cette pièce montée par la pâtisserie Laurent ce matin même, sous prétexte d’une surprise artisanale. Elle a personnellement réceptionné la boîte et l’a apportée dans l’office sans laisser le chef pâtissier y toucher. »

« Tu mens, sale vipère ! cracha Valentina en se levant brusquement, renversant son verre de vin rouge qui tacha la nappe blanche d’une flaque semblable à du sang frais. Julian, fais-la chasser ! Fais-la arrêter ! »

Julian ne cilla pas. Il posa sa main sur l’épaule de son fils pour le rassurer, puis regarda Lydia avec une intensité troublante. Il y avait des semaines qu’il observait cette nouvelle employée. Lydia Rowan ne ressemblait à aucune domestique qu’il avait engagée par le passé. Elle possédait des manières raffinées dissimulées sous un effacement strict, une mémoire prodigieuse et, surtout, une dévotion protectrice envers Owen qui dépassait le simple devoir professionnel.

« Marcus, dit froidement Julian. Accompagne Owen et Lydia au deuxième étage. Assure-toi que personne n’entre dans l’aile est sans mon autorisation expresse. Ensuite, fais verrouiller toutes les issues du domaine. Personne ne quitte ce manoir ce soir. Pas avant que la vérité ne soit intégralement établie. »

Un frisson d’angoisse parcourut la table. Des hommes d’affaires influents tentèrent de protester timidement, mais le regard que leur lança Julian leur coupa immédiatement la parole. L’empire Blackthorne tenait la ville entière sous sa coupe ; personne n’osait défier le maître des lieux lorsqu’il fermait ses portes.

Lydia prit doucement la petite main moite d’Owen. L’enfant tremblait encore, mais dès qu’il sentit les doigts tièdes et rassurants de la jeune femme se refermer sur les siens, sa respiration commença à s’apaiser.

« Venez, maître Owen, murmura-t-elle avec une infinie tendresse. Nous allons boire un chocolat chaud sans danger dans votre chambre. »

Alors qu’elle franchissait les doubles portes en chêne massif de la salle de réception, Lydia croisa une dernière fois le regard de Julian. Il n’y avait plus seulement du doute ou de la sévérité dans les prunelles sombres de l’homme ; il y avait une prise de conscience brutale et le début d’une tempête dévastatrice.