L’odeur du camphre, du cuir détrempé et de la poussière froide imprégnait le gymnase Salvat depuis un demi-siècle, mais ce soir d’automne, l’air semblait plus lourd que d’ordinaire. La réhabilitation officielle de Claire Martin avait fait le tour des gazettes locales, suscitant quelques articles polis et une vague de curiosité passagère. Pourtant, dans les bas-fonds de la boxe régionale, certains bruits ne meurent jamais tout à fait. La vérité est une plaie vive que l’on ne nettoie pas impunément avec un vieux chiffon et des regrets tardifs.

Álvaro Morel frottait le coin bleu avec un linge rugueux, le dos courbé, les doigts gourds sous l’effet de l’eau savonneuse. Deux mois avaient passé depuis le jour où Claire avait ouvert le casier interdit. Le jeune prodige aux épaules carrées et au regard ombrageux avait troqué son arrogance de parvenu contre une discipline silencieuse. Chaque soir, après ses huit rounds de sac et ses séries de corde à sauter, il rangeait les gants de ses camarades, balayait les abords de la toile et écoutait. Il n’écoutait pas seulement les directives techniques de Marcel Renaud, dont la voix s’était faite plus humble et plus fatiguée ; il écoutait le pas mesuré de Claire qui parcourait l’allée, observant chaque garde, chaque esquive, chaque souffle court.

Elle n’avait jamais remis ses gants de combat. Elle portait toujours son tablier de toile sombre par-dessus son pantalon de sport élimé. Pourtant, lorsqu’elle s’arrêtait au bord du ring pour rectifier un appui d’un simple coup de manche à balai sur la cheville d’Álvaro, la précision du geste coupait le souffle.

— Tu ouvres trop ton coude gauche quand tu prépares le crochet, Álvaro, dit-elle sans élever la voix, les yeux rivés sur ses pieds. Tu penses attaquer, mais tu offres ton foie à n’importe quel cogneur qui sait lire une trajectoire.

Álvaro s’arrêta net, la sueur ruisselant le long de son nez épaté. Il hocha la tête, verrouilla son bras contre ses côtes et reprit l’enchaînement dans le vide.

— Plus serré, ajouta Claire. Si tu ne te protèges pas toi-même, personne ne viendra amortir le choc à ta place.

La sonnette d’entrée du gymnase tinta, un bruit métallique et disgracieux qui brisa la cadence des coups. Deux hommes franchirent le sas. Le premier portait un pardessus de laine grise taillé au millimètre, une écharpe de soie et des souliers vernis qui n’avaient manifestement jamais foulé la sciure d’une salle d’entraînement. Le second, plus massif, le crâne rasé et le nez brisé en plusieurs endroits, gardait les mains enfouies dans les poches d’un blouson de cuir sombre.

Marcel, qui finissait d’inscrire les cotisations sur son registre écorné, se figea. Sa plume d’encre laissa une tache noire s’étaler sur le papier buvard.

— Damien, murmura le vieux coach d’une voix où perçait une panique ancienne.

L’homme au pardessus sourit sans chaleur. Damien Salvat. Le neveu de Victor. L’héritier d’un empire de salles de jeux clandestines, de paris sous table et d’écuries de combattants dociles qu’il dirigeait d’une main de fer depuis la mort de son oncle. Il promena un regard dédaigneux sur les néons vacillants, sur les sacs en cuir rapiécé, avant d’accrocher son regard au mur du fond, là où la photo en noir et blanc de Claire avait retrouvé sa place.

— Tiens donc, ironisa Damien en avançant vers le centre de la pièce. On m’avait dit que le vieux Marcel avait perdu la tête, mais je voulais le voir de mes propres yeux. On réécrit l’histoire, mon vieux ? On ressort les fantômes du placard pour attirer trois badauds ?

Claire ne bougea pas. Elle tenait son balai droit devant elle, les deux mains posées sur le bois poli, le buste parfaitement d’aplomb.

— Le nom de ton oncle a disparu de la façade la semaine dernière, Damien, répliqua Marcel en se levant péniblement. Le club a payé ses dettes. La fédération a tranché. Claire est chez elle ici. Tu n’as rien à faire dans cette salle.

Damien laissa échapper un petit rire sec, semblable au froissement d’un billet de banque neuf.

— La fédération ? Ces vieux croulants qui signent des décrets depuis leurs bureaux parisiens ? Mon oncle a fait vivre ce trou à rats pendant vingt ans, Marcel. Sans son argent, tes champions n’auraient même pas eu de bandages pour leurs mains galeuses. Et toi, Martin…

Il tourna son visage lisse et cruel vers Claire.

— Tu crois vraiment qu’un bout de papier signé par des bureaucrates efface ce qui s’est passé ? Tu crois qu’on peut traîner la mémoire de Victor dans la boue sans que la facture n’arrive ? Mon oncle était peut-être un dur, mais il tenait parole. Toi, tu as voulu jouer les héroïnes de banlieue. Tu as brisé un accord qui valait deux cent mille francs à l’époque.

— Ton oncle était un voleur, répondit Claire d’une voix si calme qu’elle en devenait tranchante. Et un lâche. Il achetait la misère des gosses pour s’acheter des costumes sur mesure. Il a volé ma jeunesse, mais il n’a jamais pu m’obliger à m’allonger sur son ordre. Toi non plus, Damien. Sors d’ici avant que je ne te sorte moi-même.

Le colosse au crâne rasé fit un pas en avant, les mâchoires serrées. Álvaro bondit hors du ring, franchissant les cordes avec une agilité féline, et vint se planter entre Claire et l’homme de main. Ses poings nus étaient serrés, ses avant-bras encore luisants de transpiration.

— Touche à un seul cheveu de madame Martin, grogna Álvaro, et tu ne repartiras pas sur tes deux jambes.

Damien leva une main gantée pour retenir son garde du corps. Il détailla Álvaro avec une curiosité calculatrice, jaugeant l’envergure de ses bras, l’épaisseur de son cou et la fureur brute qui brûlait dans ses yeux bruns.

— Álvaro Morel, susurra Damien. Le nouvel espoir de la ville. Six combats, six victoires avant la limite. Un gamin des cités nord qui croit que la terre entière va s’incliner parce qu’il frappe vite. Victor t’aurait adoré, petit. Il t’aurait mis dans un hôtel quatre étoiles, il t’aurait offert des bagnoles, et au dixième combat, il t’aurait brisé les reins pour empocher la mise sur un outsider roumain.