Au bout du fil, le silence ne dura qu’une fraction de seconde avant d’être rompu par un soupir excédé. Vera Petrovna entendait en arrière-plan des ricanements étouffés, le bruit métallique d’une canette qu’on décapsulait et une ligne de basse qui continuait de résonner sourdement, comme une pulsation entêtante à travers les planches de bois.

« Écoute, tante Vera, ne commence pas à dramatiser dès le réveil », répondit Alina d’une voix pâteuse, où perçait une insolence à peine masquée. « On est jeunes, on décompresse. Deux amis de Denis nous ont rejoints par hasard sur la route parce qu’ils n’avaient rien de prévu. Tu voulais qu’on les laisse dehors sous la pluie ? Et ce vieux Mikhaïl Ivanovitch est venu hurler comme un hystérique à notre barrière. Denis lui a juste dit de se mêler de ses oignons. Tout va bien, personne n’est mort. On nettoiera avant de partir, je te l’ai promis, non ? »

« Tu éteins cette musique immédiatement, Alina ! Tu rassembles tes affaires, tes invités, et vous quittez les lieux sans attendre ! » intima Vera Petrovna, la main tremblante serrée contre le combiné.

« Mais bien sûr… On décolle dans l’après-midi, pas avant », répliqua la jeune femme sur un ton de défi désinvolte avant de raccrocher brutalement.

Un bip régulier et glacial emplit l’espace de la cuisine. Vera Petrovna resta immobile, les yeux fixés sur le cadran de l’appareil. Le sang lui battait dans les tempes. À côté d’elle, Nikolaï, qui s’était levé sans bruit pour préparer le thé, s’arrêta, la bouilloire à la main. Le visage d’ordinaire si placide du vieil homme s’était assombri d’une pâleur grise.

« Qu’est-ce qu’elle a dit ? » demanda-t-il doucement.

« Elle m’a raccroché au nez, Kolya », murmura Vera, le regard perdu. « Elle m’a raccroché au nez après avoir transformé notre maison en bouge. Mikhaïl Ivanovitch parle de la police. Les voisins sont à bout. Et elle ose me dire de ne pas dramatiser. »

Nikolaï posa la bouilloire sur le réchaud sans l’allumer. Ses doigts noueux se crispèrent sur le rebord de l’évier. Pendant des décennies, cet homme avait tout toléré pour préserver la paix dans la famille : les exigences de sa belle-sœur Galina, les prêts d’argent jamais remboursés, les emprunts de matériel jamais restitué, l’arrogance d’une branche de la famille persuadée que la générosité des autres était un tribut naturel qui lui était dû. Mais cette fois-ci, une étincelle nouvelle venait de s’allumer dans son regard délavé par les années.

« Habille-toi, Vera », dit-il d’un ton d’une fermeté inhabituelle. « Nous prenons la voiture. Tout de suite. »

Le trajet d’une heure et demie sur la route départementale parut s’étirer à l’infini. Le paysage de datchas et de forêts de bouleaux défilait dans un silence lourd, entrecoupé seulement par les soubresauts de leur vieille berline. Vera Petrovna serrait son sac à main contre sa poitrine. Elle revoyait chaque latte de bois de cette maison, chaque rosier taillé avec soin, chaque meuble restauré de leurs propres mains pendant les week-ends d’été. C’était leur refuge, leur sanctuaire de tranquillité bâti sou après sou, année après année, loin du vacarme de la ville.

Lorsqu’ils tournèrent dans l’allée centrale de la coopérative, le cœur de Vera se serra douloureusement.

Dès l’approche de leur parcelle, le spectacle dépassait leurs pires craintes. Deux voitures étrangères — une berline sportive allemande au pare-chocs éraflé et un vieux break poussiéreux — étaient garées en travers de l’allée, écrasant sans ménagement les bordures fleuries de campanules et d’hortensias. Le portail en fer forgé, d’ordinaire fermé à double tour, pendait lamentablement, une de ses gonds arrachée par une manœuvre brutale.

Sur la pelouse où Nikolaï passait des heures à traquer la moindre mauvaise herbe, des bouteilles de bière vides, des verres en plastique écrasés, des sachets de snacks déchirés et des mégots gisaient éparpillés dans l’herbe haute. Une odeur âcre de charbon de bois mal éteint et de graisse rance flottait dans l’air matinal.

Devant la clôture se tenait Mikhaïl Ivanovitch, les bras croisés, le visage fermé, flanqué de deux voisins du lotissement.

« Ah, vous voilà enfin », lança le président lorsque Nikolaï coupa le moteur. « J’étais à deux doigts de composer le 112. Regardez-moi ce désastre. Deux heures du matin, ils faisaient vrombir leurs moteurs sur le chemin communal. Trois heures, ils ont allumé un feu de joie à un mètre du cabanon en bois. Et quand je suis venu leur rappeler le règlement intérieur, ce grand voyou aux cheveux ras m’a balancé une canette aux pieds en me disant que si je ne fermais pas ma gueule, il mettrait le feu à ma propre haie. »

Vera Petrovna descendit du véhicule, les larmes aux yeux, les joues brûlantes de honte.

« Je vous demande pardon, Mikhaïl Ivanovitch… Je vous en supplie, pardonnez-nous. Nous ne savions pas. Nous allons régler cela immédiatement. »

« Ce n’est pas à vous de vous excuser, Vera », intervint Nikolaï d’une voix sourde mais tranchante comme une lame d’acier. Il contourna la voiture, ouvrit le coffre, en sortit calmement une lourde pince-monseigneur et un tournevis d’électricien, puis referma le battant d’un coup sec. « Reste avec Mikhaïl Ivanovitch, Vera. J’y vais. »

« Non, Kolya, nous y allons ensemble », dit-elle en redressant le dos. La honte venait de céder la place à une colère froide, lucide et implacable.

Ils franchirent le portail défoncé. Sur la terrasse en bois couverte, la scène tenait du champ de bataille. Les fauteuils en rotin, soigneusement vernis le printemps précédent, avaient été traînés dehors sous l’humidité nocturne ; l’un d’eux avait un accoudoir brisé. Une enceinte sans fil de forte puissance, posée sur la balustrade, vomissait encore des pulsations assourdissantes. Étendu sur une couverture sale à même le plancher de la terrasse, un inconnu d’une vingtaine d’années dormait d’un sommeil de plomb, une bouteille de vodka à moitié vide serrée contre lui.