« Elle reviendra, » marmonna-t-il tout haut pour briser l’épaisseur de ce calme soudain. « Elle fait toujours du mélodrame. Dans deux heures, elle aura froid, elle aura honte, et elle franchira le seuil. »

Il fit demi-tour pour retourner au salon, mais chaque objet semblait désormais le défier. Sur la commode, le flacon de parfum de Marina manquait. Le tiroir de la penderie était resté à demi ouvert, béant comme une blessure mal recousue, laissant pendre un cintre vide. Anton s’assit lourdement sur le canapé en velours gris, ce même canapé sur lequel Galina Petrovna s’asseyait toujours le dos droit, comme une reine inspectant une garnison frontalière. Il prit sa tête entre ses mains. Les accusations de sa femme résonnaient encore entre les murs : « Une annexe de son appartement… Elle te cherche une autre femme… »

C’était ridicule. Marina perdait la raison sous l’effet de la fatigue et de la grossesse naissante. Sa mère était une femme dévouée. Une veuve qui s’était saignée aux quatre veines pour lui payer ses études d’ingénieur, qui avait frotté des sols d’école la nuit pour qu’il ne manque jamais de manuels neufs. Comment Marina pouvait-elle être à ce point aveugle ? Certes, Galina avait un tempérament d’acier, des manières brusques de paysanne déracinée devenue cheffe de rayon, mais tout ce qu’elle faisait procédait d’un amour maternel absolu. Marina n’était qu’une fille gâtée de la ville, incapable de comprendre la valeur du sacrifice.

Son téléphone vibra sur la table basse. Anton tressaillit. Il espérait un message d’excuse, ou au moins un mot froid indiquant qu’elle était bien arrivée chez son amie Svetlana.

L’écran afficha le visage sévère, aux pommettes hautes et au chignon impeccable, de Galina Petrovna.

« Oui, maman ? » répondit-il, la voix légèrement éraillée.

« Mon chéri ! Je suis dans le train de nuit. J’ai réussi à échanger mon billet pour arriver à l’aube au lieu de midi. J’ai apporté quatre pots de confiture de griottes, deux sacs de chou mariné et un rouleau d’isolant pour la fenêtre du bébé. Celui que vous avez acheté est de la camelote chinoise, les joints vont moisir en deux hivers. Est-ce que Marina a pensé à aérer la chambre d’amis ? »

Anton déglutit péniblement. « Marina… Marina a dû partir d’urgence, maman. Une affaire de famille… chez Svetlana. »

Un silence glacial s’installa au bout du fil, puis un reniflement dédaigneux traversa la ligne.

« Évidemment. Dès qu’il y a du travail sérieux, Madame a des migraines ou des drames chez ses amies. Peu importe. C’est même mieux ainsi, Antocha. Nous serons plus tranquilles pour réorganiser cette maison. Cette fille n’a jamais su tenir un foyer. À demain, six heures tapantes sur le quai. Sois à l’heure, il va geler. »

Elle raccrocha sans attendre sa réponse. Anton contempla l’écran noir, sentant pour la première fois une goutte de sueur froide couler le long de son échine.

À six heures dix du matin, la gare centrale baignait dans une brume laiteuse chargée d’odeurs de charbon et de diesel. Galina Petrovna descendit du train comme un général d’armée inspectant une tranchée conquise. Son manteau de drap lourd, impeccablement brossé, ne laissait paraître aucun pli malgré douze heures de voyage. À ses pieds reposaient deux énormes valises en similicuir marron et un sac cabas tressé d’où émergeaient des tiges de plantes enveloppées dans du papier journal.

Dès qu’elle aperçut Anton, elle ne lui sourit pas ; elle scruta ses traits avec une minutie chirurgicale.

« Regarde-toi, » lança-t-elle en lui tendant ses joues froides pour un baiser d’usage. « Tu as des cernes violets sous les yeux. Tes joues sont creuses. Elle ne te nourrit pas ? Qu’est-ce qu’elle t’a préparé hier soir avant de filer ? »

« J’ai… j’ai mangé en ville, maman. Prends tes sacs, la voiture est mal garée. »

« Tu as mangé en ville ? Des cochonneries pleines de glutamate ! » s’indigna-t-elle en lui confiant le fardeau le plus lourd sans un mot de remerciement. « Si je n’étais pas venue, tu aurais un ulcère avant l’âge de trente-cinq ans. Allez, dépêchons-nous. Nous avons un travail titanesque. Cette chambre d’enfant ressemble à un débarras d’étudiant attardé. »

Le trajet en voiture se déroula dans un monologue ininterrompu. Galina commenta la conduite d’Anton, la saleté du pare-brise, le prix scandaleux du carburant et, inévitablement, l’absence de Marina.

« Svetlana… Cette divorcée hystérique qui fume sur son balcon ? C’est là que ta femme trouve son inspiration ? Une femme enceinte doit rester au chaud, entourée de calme, pas traîner chez des péronnelles qui collectionnent les amants. Mais bon, que peut-on attendre d’une fille dont la propre mère passe ses hivers en Turquie au lieu de tricoter pour ses futurs petits-enfants ? »

« Maman, s’il te plaît, » tenta Anton, les mains crispées sur le volant. « Marina travaille dur. Elle est fatiguée. »

« Fatiguée de quoi ? De pianoter sur un ordinateur huit heures par jour dans un bureau chauffé ? De mon temps, nous portions les seaux de charbon jusqu’au quatrième étage sans ascenseur, une semaine avant d’accoucher ! Vous êtes mous, Anton. Vous ne savez pas ce que c’est que la vie. Mais heureusement, je suis là pour remettre de l’ordre dans tout ce chaos. »

Dès qu’elle franchit le seuil de l’appartement, le rituel de conquête commença. Galina ne retira même pas complètement son manteau avant de poser un doigt inquisiteur sur le cadre du miroir de l’entrée. Elle contempla la fine pellicule de poussière sur sa pulpe avec une satisfaction morbide.

« Douze jours sans passer le chiffon microfibre, » décréta-t-elle. « Et cette odeur… Qu’est-ce qui brûle dans ce brûleur en céramique ? De la vanille chimique ? C’est toxique pour le système nerveux. Anton, ouvre en grand et jette cette bougie. »

Pendant les trois jours qui suivirent, l’appartement se transforma en zone d’occupation militaire.