Clara glissa le cheval en bronze dans la poche profonde de son tablier de toile. Elle jeta un coup d’œil rapide par-dessus son épaule. Deux gardes restaient postés devant les grilles extérieures, visibles à travers les hautes fenêtres battues par une pluie fine, mais le hall principal était désert. Margaret Hargrove s’était retirée dans ses appartements privés après le dîner, non sans lui avoir rappelé avec une froideur tranchante que son service prenait fin à vingt-deux heures précises et que tout retard serait déduit de son premier salaire.

Mais Clara n’avait pas le luxe d’obéir aveuglément à des consignes hypocrites. L’image de son petit frère Tyler, perfusé dans une chambre commune de l’hôpital St. Catherine, lui brûlait la mémoire. La carte de visite de Dominic Vale reposait contre son flanc, lourde de promesses financières capables de couvrir les soixante mille dollars exigés pour l’opération cardiaque avant la fin du mois. Ce travail représentait le souffle de vie de Tyler. Si Noah réagissait à cette sculpture, ce n’était ni un caprice ni une crise de démence infantile. C’était un appel à l’aide.

Clara monta jusqu’à la chambre de service mansardée qui lui avait été assignée sous les toits de l’aile est. Une fois la porte verrouillée à double tour, elle posa la sculpture sous la lampe de chevet. Le cheval mesurait une vingtaine de centimètres de haut, forgé d’une seule pièce en apparence, à l’exception du socle rectangulaire. En inclinant la lampe, elle remarqua que les rayures profondes près du mot NORTH ne provenaient pas seulement d’ongles d’enfant, mais d’une lame fine.

Elle sortit de sa trousse un coupe-ongles métallique et une petite lime en acier. Avec précaution, elle força le coin inférieur du feutre usé collé sous le socle. Le tissu se décolla avec un léger déchirement, révélant une mince plaque de laiton retenue par deux vis minuscules déjà à demi faussées. Clara travailla lentement, le souffle court, desserrant les vis l’une après l’autre. Le laiton céda enfin.

Une petite clé argentée, taillée d’une façon très inhabituelle avec des crans triangulaires, glissa dans la paume de sa main. À côté se trouvait un morceau de papier calque plié en quatre, jauni par le temps.

Clara déplia la feuille. Ce n’était pas un mot d’adieu, mais le plan tracé à la main d’un étage. Une pièce tout au fond était marquée d’une croix d’encre noire, accompagnée d’une écriture fine et élégante : « Le tiroir sous le piano. Sauve mon fils. E. »

Evelyn Vale.

La femme disparue de Dominic. Celle dont le nom était proscrit sous peine de renvoi immédiat. Clara se souvint des articles de presse parus deux ans plus tôt : l’héritière Evelyn Vale, fragile et prétendument instable, s’était mystérieusement évaporée de la propriété en laissant derrière elle un enfant traumatisé et un mari soupçonné par l’opinion publique mais blanchi par la police faute de preuves.

Un craquement sonore retentit dans le couloir, juste devant sa chambre.

Clara coupa la lumière de la lampe d’un geste sec. Elle retint sa respiration, tous les muscles de son corps tendus. Dans l’entrebâillement sous la porte, une ombre s’attarda, bloquant la lueur de la veilleuse du palier. Une odeur discrète flotta dans l’air, subtile mais reconnaissable entre mille : l’essence de lavande poivrée, le parfum caractéristique de Margaret Hargrove.

L’intendante resta là, immobile, pendant ce qui parut une éternité. Puis, les pas étouffés d’escarpins reprirent leur marche et s’éloignèrent vers les escaliers.

Clara attendit de longues minutes avant de rallumer la faible lampe torche de son téléphone portable. Elle glissa la clé argentée dans son soutien-gorge et dissimula le papier calque dans la semelle de sa chaussure. Noah n’avait pas seulement peur de la broche de Margaret ; il savait que sa mère avait laissé une trace là où personne n’avait le droit de poser les yeux.

Le lendemain matin, le manoir se réveilla dans une tension palpable. Dès sept heures, Clara descendit dans la vaste cuisine aux plans de travail en marbre blanc. Margaret était déjà debout, vêtue d’un tailleur d’un vert sombre impeccable, tenant une tasse de thé fumante d’une main et un registre d’inventaire de l’autre.

— Vous avez mal dormi, mademoiselle Reed, remarqua Margaret sans même lever les yeux de ses notes. Vos cernes trahissent une certaine agitation.

— Le lit grince un peu, madame. Rien de grave.

— Je veillerai à ce que l’on vérifie le sommier. Nous exigeons une concentration absolue ici. Noah refuse de quitter son lit ce matin. Le docteur Fletcher viendra en début d’après-midi pour renouveler son sédatif léger. D’ici là, vous monterez lui porter ce plateau. Un bol de porridge à l’avoine et une tisane tiède. Rien d’autre.

Clara s’approcha du comptoir où reposait le plateau en argent. La tisane dégageait une odeur douceâtre, presque terreuse, qui masquait à peine une légère amertume.

— Un sédatif ? demanda Clara en chargeant le plateau. À quatre ans ?

Margaret posa sa tasse avec un claquement sec sur la soucoupe. Son regard gris devint d’une dureté d’acier.

— Votre contrat stipule que vous nettoyez et que vous suivez les consignes médicales établies par les spécialistes de monsieur Vale. Vous n’avez aucune compétence pour juger de la santé mentale de cet enfant. Si son esprit est trop agité, il se blesse lui-même. C’est pour sa protection. Montez.

Clara hocha la tête et sortit sans ajouter un mot. Elle traversa le couloir menant aux appartements privés de l’aile sud. La porte de la chambre de Noah était gardée par l’un des hommes en costume, qui s’écarta silencieusement après avoir inspecté le plateau d’un regard indifférent.

À l’intérieur, les volets étaient mi-clos, baignant la vaste pièce décorée de tons beiges dans une pénombre lugubre. Le lit à baldaquin semblait démesuré pour le petit corps qui y était recroquevillé sous d’épaisses couvertures.

Clara posa le plateau sur une table basse et s’avança à pas feutrés. Noah avait les yeux ouverts, fixant le plafond avec une immobilité presque surnaturelle.