« Papa… s’il te plaît, aide-moi. »

La voix était un filet rauque, brisée par la déshydratation, mais d’une clarté terrible. Ryan sentit son cœur s’effondrer contre ses côtes, un battement irrégulier et sourd qui lui martelait les tempes. Il tourna lentement la tête vers Claire.

Sa femme se tenait près de l’îlot central, le visage vidé de toute couleur, les lèvres bleuies, une main crispée sur le bord en quartz comme si ses jambes refusaient de porter le poids de son corps. Ethan, son fils de sept ans, reculait pas à pas vers la porte du couloir, tenant encore contre sa poitrine un morceau de baguette émietté.

« Ryan… ne touche pas à ça, murmura Claire. Ses cordes vocales tremblaient, trahissant une panique viscérale. S’il te plaît. Éloigne-toi. Tu ne sais pas ce que tu fais. Tu ne comprends rien.

— Pourquoi m’appelle-t-elle papa ? répéta Ryan, la voix étrangement basse, dangereuse comme un roulement de tonnerre lointain. Qui est là-dedans, Claire ? Dis-moi qui tu caches dans les fondations de notre maison ! »

Claire ne répondit pas. Elle porta ses deux mains à sa bouche, étouffant un sanglot sec, les yeux écarquillés par un effroi qui ne semblait pas s’adresser uniquement à lui, mais à une menace invisible, suspendue au-dessus de leurs têtes.

Ryan ne perdit pas une seconde de plus. Il glissa ses doigts sous le rebord en tôle peinte de la bouche d’aération. Le métal était scellé grossièrement avec du mastic séché et deux vis rouillées. Sans réfléchir à la douleur, il tira de toutes ses forces. Les muscles de ses avant-bras se nouèrent, le plâtre craqua dans un bruit sec de déchirure.

« Non ! hurla Claire en se jetant en avant. Ryan, non ! Ils vont savoir ! Ils vont tous nous tuer ! »

Il la repoussa d’un mouvement d’épaule sans la regarder. D’un coup sec, la grille céda, arrachant un pan d’enduit blanc qui tomba en poussière sur le sol. Une bouffée d’air vicié, humide, chargée d’une odeur de moisissure, de béton froid et de sueur ancienne, s’échappa du vide sanitaire.

Ryan sortit la lampe torche de son téléphone et braqua le faisceau à l’intérieur.

Ce n’était pas un simple conduit de ventilation. Derrière la cloison technique de la cuisine se trouvait une cavité aveugle, un ancien passage de service reliant le sous-sol condamné à la structure mitoyenne de cette vieille bâtisse bourgeoise qu’ils avaient achetée trois ans plus tôt. Et au fond de cet espace étroit, pelotonnée sur une couverture miteuse posée à même la chape de béton, se tenait une enfant.

Elle ne devait pas avoir plus de six ans. Des cheveux châtains emmêlés cachaient à moitié un visage émacié, creusé par la faim. Mais lorsque la lumière crue balaya ses yeux, l’enfant leva le menton.

Ryan lâcha presque son téléphone.

Ce regard. Ces iris d’un vert amande strié d’or, cette forme d’yeux très légèrement inclinée vers les tempes, cette fossette singulière au milieu du menton. C’était le visage de sa sœur jumelle, Sarah. Mais Sarah était morte six ans auparavant dans un accident de voiture sur les routes sinueuses des Alpes suisses. Son corps calciné avait été identifié par des relevés dentaires transmis à la hâte par la clinique familiale de son père.

« Sarah ? balbutia Ryan, l’esprit au bord de la rupture.

— Papa… répéta la petite fille, tendant à nouveau sa main tremblante. J’ai froid. Les lumières rouges clignotent encore. »

Ryan s’allongea de tout son long sur le sol de la cuisine, glissa ses bras dans l’ouverture béante et, malgré les arêtes coupantes du rail métallique qui lui entaillèrent les avant-bras, attrapa l’enfant sous les aisselles. Elle était d’une légèreté effrayante, un petit oiseau aux os fragiles. Lorsqu’il la tira à la lumière, il découvrit qu’elle portait une tunique d’hôpital délavée, trop grande pour elle, frappée sur la poitrine d’un tampon fané portant la mention Fondation Vaneck – Unité 4.

Ethan s’était approché, fasciné et terrifié à la fois.

« Je lui donnais de l’eau avec la pipette de mon sirop, chuchota le petit garçon, les larmes aux yeux. Maman descendait la nuit par la trappe de la chaufferie pour lui apporter des pilules amères. Mais depuis deux jours, maman pleurait et ne descendait plus. La petite pleurait aussi. Je ne voulais pas qu’elle meure de soif, papa. »

Ryan se releva, serrant l’enfant contre sa poitrine. Elle s’agrippa à sa chemise avec la force du désespoir, enfouissant son visage brûlant de fièvre dans son cou. Ryan se tourna vers Claire. Sa compagne s’était effondrée contre le buffet, les bras ballants, les joues inondées de larmes.

« Explique-toi, ordonna-t-il, la voix blanche. Tout de suite. Avant que j’appelle la police.

— Si tu appelles la police, Ryan, ils viendront achever ce qu’ils ont commencé, répondit Claire d’un ton haché, presque inaudible. Tu crois que la police locale peut quelque chose contre ton père ? Contre Julian Vaneck ? »

Le nom de son propre père fit l’effet d’une décharge électrique à Ryan. Julian Vaneck, patriarche vénéré, mécène respecté des instituts de recherche médicale en neurobiologie, magnat de la pharmacologie clinique, et homme à poigne de fer qui avait dirigé leur famille d’une main d’acier avant de se retirer dans son domaine fortifié près du lac Léman.

« Mon père ? Qu’est-ce que mon père a à voir avec cette petite ? Et pourquoi m’appelle-t-elle papa ?

— Parce que pour elle, tu es son père. Parce que génétiquement, Ryan… tu l’es. Et Sarah est sa mère. »

Un silence absolu tomba sur la pièce, si lourd qu’on n’entendait plus que la respiration sifflante de la fillette dans les bras de Ryan.

« Qu’est-ce que tu racontes comme folies ? cracha Ryan, submergé par une répulsion instinctive. Sarah était ma sœur !