— Je vous en prie… ne me touchez pas.
Le vieil homme inclina la tête.
— Très bien.
Puis il ferma la porte. Élise recula. Gabriel porta alors les mains à son visage. Et tira lentement sur ce qui semblait être sa peau. Élise étouffa un cri. Ce n’était pas son visage. C’était un masque de vieillesse extraordinairement réaliste. En dessous se trouvait un homme d’une quarantaine d’années. Élise devint blanche.
— Vous… ?
Elle connaissait cet homme. Il s’appelait Adrien Valmont. Un avocat déclaré mort six ans plus tôt après avoir enquêté sur la disparition de son père.
— Pourquoi faites-vous ça ?
Adrien posa le masque sur la table.
— Parce que Gabriel de Montfort est officiellement vivant.
— Et vous ?
— Officiellement mort.
Élise recula encore.
— Pourquoi m’épouser ?
Adrien sortit une photographie. On y voyait son père avec la mère d’Élise. Et au dos était écrit : « Si leurs enfants se retrouvent, dites-leur qui a réellement pris la fortune. »
La pluie d’automne s’abattait en rafales lourdes contre les vitraux du manoir de Haute-Lande. La flamme des bougies projetait des ombres démesurées sur les boiseries cirées, baignant la chambre nuptiale dans un clair-obscur suffocant. Le silence qui suivit la révélation pesait plus lourd que le ciel d’orage.
Élise contempla la photographie que ses doigts tremblants venaient d’arracher à la main d’Adrien. Le papier argentique était bruni par l’humidité des décennies, plié au coin supérieur gauche. Sur le cliché, sa mère, Clémence, jeune femme d’une grâce austère, posait sur le perron de cette même demeure, aux côtés d’un homme au regard perçant, presque fiévreux. Julien Valmont. Les deux visages affichaient un sourire pudique, presque coupable, sous un soleil d’été qui semblait n’avoir jamais appartenu à ce siècle.
Au revers, l’encre noire, tracée d’une plume énergique mais hachée, confirmait l’invraisemblable prophétie : « Si leurs enfants se retrouvent, dites-leur qui a réellement pris la fortune. »
— Ce n’est pas l’écriture de ma mère, murmura Élise d’une voix rauque.
— C’est celle de mon père, répondit Adrien en rabattant le col de sa chemise de soie noire. Il l’a rédigée quelques heures avant que sa voiture ne plonge dans les eaux de la falaise du Cap Blanc, il y a trente ans. On a prétendu qu’il s’agissait d’un suicide causé par la ruine financière de son cabinet d’affaires. Mais il ne s’est jamais jeté de cette falaise. Il a été jeté. Et il n’a jamais été ruiné par le jeu, comme les gazettes d’alors aimaient à le raconter.
Élise leva des yeux écarquillés vers lui. Adrien n’avait rien du vieillard voûté qui l’avait conduite à l’autel de l’église du village quelques heures auparavant. Ses épaules étaient larges, son port altier, et ses traits portaient la trace indélébile d’années de clandestinité : une cicatrice fine courant le long de sa tempe gauche, un regard dur, sans concession, forgé par l’obsession de la vengeance.
— Qui êtes-vous réellement, Adrien ? Pourquoi ce simulacre ? Et surtout… où est le véritable Gabriel de Montfort ?
— Le vrai Gabriel de Montfort repose au sous-sol, sous une dalle scellée il y a exactement dix-huit mois, lâcha froidement l’avocat. Il s’est éteint d’une insuffisance cardiaque dans son lit. Aucun meurtre. Simplement la mort naturelle d’un reclus déchu. Mais si sa mort avait été déclarée, l’empire foncier des Montfort aurait basculé dans les mains de l’exécuteur testamentaire et de la banque Saint-Honoré. Je devais garder cet homme vivant aux yeux du monde pour accéder aux archives cachées et empêcher la saisie des biens qui appartenaient légitimement à nos familles.
— Et moi dans tout cela ? Pourquoi m’avoir traînée dans ce cercueil doré ?
— Parce que votre mère a hypothéqué le domaine familial pour payer des dettes fictives, orchestrées par ceux qui nous ont spoliés. Si vous n’aviez pas épousé « Gabriel », les huissiers auraient vidé la propriété dès demain matin. Le mariage avec le seigneur de ces terres vous accorde une immunité juridique absolue en vertu de la clause de douaire intégrée au contrat. Vous êtes désormais intouchable par les créanciers. Mais surtout… vous possédiez la seule chose que Gabriel de Montfort n’a jamais pu obtenir de votre mère.
Élise sentit un frisson glacial remonter le long de son échine.
— De quoi parlez-vous ?
— Le médaillon d’agate que Clémence portait à son cou le jour de son enterrement. Vous ne l’avez pas laissé partir avec elle dans la tombe, n’est-ce pas ?
Élise porta instinctivement la main au col de sa robe de mariée. Sous la dentelle rigide, dissimulée contre sa peau, reposait la petite pierre sombre sertie d’or blanc. Elle ne l’avait jamais quittée depuis la disparition de sa mère six mois plus tôt, vaincue par une maladie foudroyante qui ne laissait derrière elle qu’un abîme de factures impayées et de terreur inexprimée.
— Elle m’avait dit de ne le donner à personne, chuchota-t-elle. Pas même à un prêtre. Pas même à la justice.
— Elle avait raison. Parce que ce médaillon n’est pas un bijou. C’est la clé de coffre de la chambre forte souterraine de la Banque Maritime de Granville, une chambre qui n’apparaît sur aucun registre public.
Avant qu’Élise ne pût répliquer, un grincement sourd monta des profondeurs de la bâtisse. Le craquement sinistre d’une latte de plancher sur laquelle pesait un pas lourd.
Adrien se figea instantanément. La flamme de la bougie trembla sous un courant d’air inattendu. Quelqu’un venait d’entrer dans le grand vestibule, au rez-de-chaussée.
D’un geste d’une promptitude féline, Adrien saisit le masque de silicone, le jeta derrière le lourd baldaquin du lit et tira un revolver compact de la poche intérieure de sa veste. Il éteignit la bougie d’un souffle bref. L’obscurité engloutit la pièce, ne laissant subsister que les lueurs blafardes des éclairs déchirant l’horizon au travers des carreaux ruisselants.